| Le Dr Roger Pradinaud |
Parution: mai 2000
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L'invitation très française d'un confrère guyanais |
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Le Dr Roger Pradinaud avait trois bonne raisons de quitter son port d'attache - la Guyanne - pour séjourner à Montréal à l'automne dernier. Il nous en a parlé avec une verve bien française. Premièrement, l'anniversaire de son fils, Pierre-Olivier, qui étudie en communications à l'Université de Montréal. Le jeune homme a atteint sa majorité le 2 novembre dernier, jusque-là, il était sous la protection d'un tuteur légal, le Dr André-H. Dandavino, président de l'AMLFC. "Je me suis lié d'amitié avec M. Dandavino lors d'un congrès de l'Association des médecins de langue française de l'hémisphère américain, et il a par la suite accepté de veiller sur Pierre-Olivier à tous points de vue durant sa formation à Montréal. Nous lui en sommes tous deux très reconnaissants." |
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Le Dr Roger Pradinaud
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Deuxièmement, une conférence sur les écosystèmes contaminants en dermatologie tropicale amazonienne donnée à l'Hôtel-Dieu de Montréal et portant sur l'histoplasmose, la leshmaniose cutanée et la lobomycose. "Mes confrères montréalais sont certainement peu confrontés à la leshmaniose, mais ils peuvent avoir à soigner des touristes revenant du Nicaragua, du Brésil, du Venezuela, etc. L'histoplasmose intéresse tous les médecins qui s'occupent de sida, en particulier pour les personnes venant de pays tropicaux ou de certaines régions d'Amérique. Quant à la lobomycose, non observée chez l'humain en Amérique du Nord, elle est déjà présente chez les dauphins au large de la Floride... Les dermatologistes doivent se pencher dès maintenant sur cette question."
Troisièmement, la promotion du 23e Congrès international de l'Association des dermatologistes francophones - dont il est le vice-président -, qui aura lieu à Cayenne en février 2001. Le Dr Pradinaud s'est déjà assuré la collaboration de confrères québécois : le Dr Bertrand Veilleux pour le programme scientifique et le Dr Danielle Marcoux comme conférencière : tatouage, piercing et teinture chez les adolescents nord-américains. "Ce phénomène n'existe pas en Guyane. Par contre, les jeunes populations noires d'origine africaine font beaucoup de sculpture des cheveux, culte de la beauté oblige. Ces modes d'ordre symbolique et identitaire ne vont pas sans problèmes dermatologiques. Nous avons tout à gagner d'une approche ethnographique des significations de la peau dans nos différentes cultures." Le congrès traitera en outre de mycologie tropicale, de dermatologie pédiatrique chirurgicale et de phytothérapie, et il se tiendra en même temps que le carnaval annuel de Cayenne!
Le Dr Pradinaud visite régulièrement le Québec. Il est même devenu membre de l'AMLFC en 1979, à l'occasion d'un congrès de l'Association qui portait sur la médecine du voyage au retour des pays tropicaux. Et s'il se rend plusieurs fois par année en France ("en métropole", dit-il comme les résidents des départements français d'outre-mer), c'est dans le cadre de ses fonctions à la Société médicale des Antilles et de la Guyane françaises, à la Société française de dermatologie, à l'Association des dermatologistes francophones, au Syndicat national des dermatologistes, à l'Institut guyanais de dermatologie tropicale et à la Fédération française de formation continue en dermatologie.
Mais c'est aussi que Roger Pradinaud est né à Lyon, où il a reçu sa formation de base en médecine. Durant sa dernière année, il fera un stage à Dakar (au Sénégal) sur la lèpre et, de là, s'intéressera vraiment à la dermatologie. Suivront les études de spécialité et un certificat en médecine tropicale. Il devient donc dermatologiste tropicaliste et choisit un poste en Guyane pour effectuer une partie de ses obligations de service militaire. Il s'y installera pour de bon en 1968, d'abord dans un cabinet privé, puis à titre de médecin hospitalier et enfin comme directeur du service universitaire de la faculté de médecine des Antilles et de la Guyane françaises (dermatologie, maladies infectieuses et santé publique). "Il n'y avait jamais eu de dermatologiste en Guyane; c'était exaltant de tout bâtir à partir de rien! Notre équipe compte aujourd'hui 34 personnes - médecins, psychologues, assistantes sociales, infirmières, secrétaires, internes épidémiologistes : une équipe fabuleuse! Le service de dermato-infectiologie est aussi devenu le moteur de la lutte contre le sida."
De sida et d'ethnomédecine
Du fait des manifestations dermatologiques dans l'infection par le VIH, du fait que les dermatologistes guyanais se sont toujours occupés des MTS et que le virus du sida a frappé en Guyane française sur le mode de la transmission hétérosexuelle "banale", explique le Dr Pradinaud, les dermatologistes tropicalistes y ont forcément été confrontés très tôt. Par ailleurs, souligne-t-il, les tropicalistes ont l'expérience de la gestion d'une MTS sur le plan clinique, épidémiologique et éducationnel.
"Ce que je vais dire va paraître horrible, mais le sida a été très bénéfique à la médecine. D'une part, il a servi de locomotive à d'immenses progrès en thérapeutique antivirale, en immunologie et en mycologie. Et ces progrès ultra-rapides sont parfaitement utiles à toutes les spécialités, y compris la chirurgie. D'autre part, l'infection au VIH a déstabilisé le corps médical en lui montrant son impuissance devant la maladie et la mort, de même que ses insuffisances dans la relation médecin-patient. Dans nos Facultés, on n'enseigne pas assez la psychologie et la communication. Mais le sida nous a ouvert les yeux : il a fallu retourner à l'humanisme, à la souffrance, à la "parole". C'est pourquoi j'aime beaucoup enseigner en salle de consultation : avec l'interne, le chef de clinique, le patient lui-même et un microscope sur lequel il peut voir son prélèvement."
C'est sans doute aussi pourquoi le centre hospitalier de Cayenne a créé un poste de "médiateur culturel". Il est vrai que les médecins guyanais ont affaire à des groupes culturels divers - Haïtiens, Indiens, Jucas, Noirs-marrons, Brésiliens, Français de passage... "Mais c'est aussi vrai de toute ville cosmopolite! Quand on me demande si nous avons la trithérapie en Guyane, je réponds que nous l'avons toujours eue : elle se compose de biomédecine, de médecines traditionnelles et de vécu magico-religieux. Cela est valable pour le cancer : on connaît tous quelqu'un qui prend des médicaments et qui, en même temps, boit des tisanes (de grand-mère) et adresse une prière (à Notre-Dame-de-Lourdes ou à son astrologue)! Notre médiateur culturel n'est donc pas seulement un traducteur linguistique. Il nous aide à comprendre comment le patient interprète sa maladie et son traitement. Avant de parler d'observance, dans les thérapies du sida par exemple, nous nous occupons de "concordance", de la personne dans son intégralité : voilà ce qu'est l'ethnomédecine."
Le Dr Pradinaud définit la dermatologie tropicale comme la branche la plus rassembleuse de la médecine. Le dermatologiste tropicaliste, dit-il, est forcément vénérologue aussi. Son intérêt pour les MTS s'étend donc tout naturellement à la gynécologie et à l'obstétrique. "Nous côtoyons évidemment les médecins en parasitologie, en mycologie et en infectiologie. Nous avons en outre beaucoup de rapports avec les psychiatres, parce que les personnes qui ont mal à la peau sont souvent mal dans leur peau..."
Justement, la peau n'est-elle pas l'organe de la communication, des émotions, des effluves et du racisme? "Tout à fait. Mais sur ce dernier point, je dois dire que la Guyane est un paradis au plan des relations humaines et sociales, en ce sens que les gens s'estiment et se fréquentent, quels que soient leur groupe et leur couleur. La population est en fait très mélangée - de chinois, d'indien, de blanc, de noir... Mes propres enfants (issus d'un premier mariage avec une créole et d'un deuxième avec une Vietnamienne) ont toutes les races du monde. Par ma mère (du nom d'Horvath, courant en Hongrie), je suis moi-même d'origine tsigane!"
Voyages, spectacles et quenelles de brochet
Le Dr Pradinaud prévoit mettre bientôt fin à sa carrière (il a 63 ans). "La relève est largement assurée en Guyane. Il ne manque plus qu'une bagarre pour les postes que je vais libérer (cela dit en riant). Donc, dans trois ans, je me retire et je vivrai entre Cayenne, Montréal et Lyon. En bon Sagittaire, je vais passer mon temps à me promener : l'Égypte, l'Italie, l'Espagne, l'Écosse... Je connais très peu l'Europe. Étudiant, je n'avais pas d'argent pour voyager - je lavais la vaisselle au restaurant universitaire pour rehausser ma bourse d'études. Alors je vais "visiter", en sachant que les pays ne valent que par les gens qu'on y rencontre. Je vais aussi aller voir des comédies musicales, des concerts de musique classique et des opéras. Et cuisiner! C'est ma troisième passion, après ma famille et la dermatologie. Ceux qui auront mon adresse à Lyon - je ne suis pas né pour rien dans la capitale mondiale de la gastronomie - viendront manger des quenelles de brochet, du saucisson brioché, des escargots et du tablier de sapeur, le tout arrosé de Saint-Marcellin et, avec les fromages, de Moulin-à-vent. Ça sera mon enseigne : Chez Roger."]