Le Dr Ghislaine Robert
Parution: mai 2000

Question : Une idée fixe?
Réponse : Une approche de la vie, oui!
Par Sylvie Poulin


En 1983, quand Ghislaine Robert décide d'ajouter une deuxième année à son internat en médecine familiale, c'est qu'elle veut faire des stages axés sur les habiletés spécifiques à la médecine du sport. D'emblée, sa pratique au CLSC de Terrebonne en sera fortement teintée. Pour le Dr Robert, il n'y aura pas de coupure entre la pratique de la médecine familiale et celle de la médecine sportive puisque durant sa résidence, elle voyait déjà des athlètes en consultation - les gens du milieu connaissaient son intérêt et lui envoyaient des patients. Et déjà, elle travaillait comme bénévole lors d'événements sportifs locaux.

Le Dr Ghislaine Robert

En 1988, elle fait le saut en démarrant sa pratique privée pour se consacrer surtout à la médecine du sport. Depuis, elle partage son temps entre le centre Claude-Robillard, deux cliniques et une école secondaire à vocation sportive. "J'aime bien ne pas toujours être au même endroit. Ça me permet de voir des populations sportives très différentes et de travailler avec des radiologistes, des orthopédistes et des physiothérapeutes qui partagent mon intérêt et avec qui je peux échanger." Mais elle a toujours gardé une partie de ses clients de médecine familiale, "pour rester à jour dans ce domaine-là. D'ailleurs, les athlètes de pointe nous demandent aussi de répondre à leurs besoins de médecine générale, parce qu'ils ont des problèmes de santé comme tout le monde"!

Et c'est parti!

Le Dr Robert voit donc aussi bien des athlètes amateurs de calibre international que des gens de tous âges qui font de l'exercice pour le simple plaisir de se tenir en forme. "Et même des personnes très sédentaires qui veulent s'inscrire à un programme d'entraînement. Dans leur cas, on parle d'évaluation des risques de maladie coronarienne et de prescription d'exercices plutôt que de soins sportifs proprement dits. Nous les conseillons sur le rythme, la fréquence, l'intensité et la durée de l'activité physique."

Accréditation comme entraîneuse, certification antidopage, diplôme de l'Académie canadienne de médecine du sport (ACMS) et scolarité de maîtrise en éducation physique se succèdent entre 1987 et 1990. Pendant cette même période, elle a été directrice médicale du Marathon de Montréal et, depuis 1989, est médecin-chef de l'équipe nationale féminine de hand-ball. C'est aussi vers la fin des années 80 qu'elle devient entraîneuse nationale pour l'épreuve de marche athlétique (1985-1990) et qu'elle participe à ce titre à des événements d'envergure : les Jeux mondiaux universitaires en Yougoslavie, les Jeux olympiques à Séoul et la Coupe du monde de marche à New York.

Les années suivantes sont encore plus occupées. "Bien que j'aie cessé d'entraîner les athlètes quand j'ai eu mes enfants, au début des années 90, mes activités en tant que médecin du sport se sont intensifiées." C'est ainsi que le Dr Robert fait partie de l'équipe médicale affectée à la délégation canadienne aux Jeux du Commonwealth, en Nouvelle-Zélande (1990); aux Jeux olympiques, à Barcelone (1992); aux Championnats du monde de hand-ball féminin, en Autriche (1995) et à la Coupe du monde de ski alpin, en Italie et en Suisse (1997). Si elle dit avoir vécu ces événements "comme une récompense", ce n'est certainement pas au plan financier ni touristique. C'est un travail bénévole et passablement exténuant. Les trois ou quatre médecins désignés sont de garde 24 heures sur 24 pour traiter les problèmes de tous ordres de 200 à 400 personnes... Et chacun doit assumer ses frais de bureau en son absence. "Je ne m'en plains pas. La grande satisfaction, c'est de voir des athlètes qu'on a suivis pendant des années se mesurer aux meilleurs du monde, fournir une performance maximale, accomplir un rêve!"

La finale du 100 mètres aux Olympiques, c'est quelque chose... Et il y a des plaisirs secondaires : à Barcelone, par exemple, quand Bruni Surin a fini quatrième et qu'il a dû, à ce titre, être accompagné du médecin de l'équipe au test de dopage, il ne fut pas désagréable de se retrouver à prendre une bière en sa compagnie, avec Carl Lewis et quelques autres grands noms... "Bruni est devenu mon patient bien avant d'être connu. Je commençais ma pratique au centre Claude-Robillard à cette époque-là, comme médecin de l'équipe d'athlétisme : je soignais donc ses petits bobos, et je suis restée sa conseillère médicale. Je peux vous dire qu'il est aussi gentil et humble qu'il en a l'air!"

Le Dr Robert a offert ses services pour les Jeux olympiques qui se tiendront à Sydney en 2000 - l'approbation finale des candidatures relevant de l'Association olympique canadienne. "J'espère être acceptée, pour voir la relève sportive qui se forme et que j'ai pu suivre depuis deux ou trois ans. C'est l'un des beaux côtés de mon travail : parfois, je me compare à un mécanicien qui peut faire des ajustements sur un bolide Formule 1 - la machine humaine poussée au maximum!" Paradoxalement, c'est au garage du coin que le Dr Robert trouve l'autre aspect le plus valorisant de son travail. "Quand j'arrive à convaincre un patient de se mettre à l'activité physique ou d'arrêter de fumer, c'est une victoire. Je me sens plus utile et suis plus fière que lorsque je prescris des antibiotiques qui règlent rapidement un problème. Je pense que c'est dans ma nature de penser aux comportements à long terme."

Une hygiène de vie

"Je n'ai jamais été une athlète d'élite, mais depuis mon enfance je suis très, très, très sportive. J'avais la motivation, et mes parents me donnaient l'appui logistique." Le Dr Robert est une physique, et pas seulement dans les sports. Au soccer, au ballon-balai et à la voile se sont ajoutés la danse et le ballet-jazz. "J'aime tout. Le parachutisme est peut-être la seule activité qu'il me reste à essayer." Son conjoint est aussi un sportif, bien qu'à l'exception du tennis et du ski alpin, leurs goûts divergent. "C'est un joueur d'équipe (hockey, volley-ball), alors que je préfère les sports d'endurance, pour me mesurer à mes propres limites. J'aime le ski de fond, le vélo, la marche, la course à pied. Nos enfants composent avec ça! L'aîné est plutôt intellectuel, mais nous essayons de trouver des activités qui lui conviennent et qui lui plaisent. L'un des grands avantages de l'activité physique dans le monde éparpillé d'aujourd'hui, c'est qu'elle nous permet de nous retrouver ensemble, de nourrir la vie de famille."

Pour le Dr Robert, c'est même une composante essentielle à la bonne santé physique et mentale. "Je prône le sport à mes patients et à mes proches, j'en fais la promotion lors de conférences et je le pratique dans ma vie personnelle. Ça ne soulève pas plus de questions dans mon esprit que le sommeil et les repas quotidiens." Les plus récentes recommandations médicales en matière d'activité physique insistent d'ailleurs sur la régularité (30 minutes par jour pour tout le monde) plutôt que sur l'intensité de l'exercice. À ceux qui invoquent le manque de temps, le Dr Robert donne en exemple le Pape et Bill Clinton, des gens occupés s'il en est, mais qui ont trouvé le moyen de bouger. "C'est un exutoire après une journée difficile, un moment qui énergise et qui détend. Ne serait-ce que marcher dehors après le souper... Rester actif, ce n'est pas plus compliqué que ça."

Le Dr Robert collabore également à la promotion de l'activité physique en écrivant des articles à ce sujet dans Le Médecin du Québec et L'Actualité médicale. Elle a présidé le comité scientifique du congrès de la FMOQ qui portait sur le système locomoteur (en 1997), et a donné de nombreuses conférences à des groupes sportifs ou dans le cadre de programmes de formation médicale continue. Elle prête en outre son concours à des émissions de radio et de télévision. "Je me sens à l'aise dans ce genre de travail. Ce doit être mon petit côté professeure et comédienne! Et ça va dans le sens de l'enseignement que j'ai commencé en 1999, à l'Université de Montréal, aux étudiants de première année en médecine. Je trouve intéressant de transmettre ce que j'ai dû apprendre sur le tas à des gens qui iront encore plus loin."

Un sport parallèle

Le Dr Robert a exercé d'autres genres de muscles dans divers comités de l'ACMS depuis 1992, notamment à la présidence (1998-1999). En 1997, après quelques tentatives avortées pour y créer une branche provinciale distincte, le Dr Robert fonde l'Association québécoise des médecins du sport, l'AQMS. "Sans faire de politique, il faut reconnaître que la tradition sportive a des racines plus profondes dans la culture anglo-saxonne. Les athlètes québécois n'ont fait leur place que récemment à l'échelle nationale. C'est à partir de 1976 que notre élite sportive a constitué un bassin suffisant pour exiger d'être soignée en français sur les lieux des compétitions, ce qui n'était pas évident..." L'AQMS a pris son envol rapidement, et compte environ 80 membres aujourd'hui. C'est beaucoup, quand on sait que l'ACMS regroupe 400 membres pour l'ensemble du Canada.

Une des premières femmes à avoir fait son nid dans la médecine du sport, le Dr Robert est aussi au "front" pour ce qui est d'obtenir une reconnaissance de cette spécialité encore méconnue du corps médical. "J'ai souvent été placée dans des situations où j'étais une pionnière, par exemple comme première et seule femme entraîneuse auprès d'athlètes masculins aux Jeux de Séoul, mais je n'ai pas senti que je devais en faire plus que mes confrères pour être acceptée, ni qu'on m'avait choisie parce qu'il fallait une femme à bord! Tout le monde en médecine du sport doit investir beaucoup d'heures de bénévolat - la discipline est encore jeune et il nous reste bien du travail à faire." Entre autres pour obtenir une reconnaissance auprès des pairs, des cours plus poussés dans les facultés de médecine et une formation mieux structurée pour les membres de l'AQMS, dont les connaissances et l'expérience sont assez disparates. Le Dr Robert observe qu'à une certaine époque, c'était le cas de la médecine d'urgence. "Tous les médecins pouvaient en faire, mais il est venu un temps où on a compris la nécessité d'une formation spécifique en urgence hospitalière."

Exigences et revers de médaille

Face aux athlètes et à leurs entraîneurs, le médecin doit faire ses preuves et savoir de quoi il parle. "Si un geste à l'entraînement cause une blessure, supposons une épicondylite chez un joueur de tennis, le médecin doit pouvoir faire le lien avec la prise ou le cordage de la raquette, c'est-à-dire comprendre quelles sont les choses à corriger dans le contexte sportif, pas seulement le problème à régler dans l'immédiat. C'est là que ma maîtrise en éducation physique me sert le mieux. Les entraîneurs nous apportent aussi de l'information que les athlètes ne sont pas toujours en mesure de nous fournir eux-mêmes. Leur collaboration est toujours précieuse; c'est un travail d'équipe."

Par ailleurs, la surmotivation des athlètes blessés à guérir vite et la peur de perdre ce qu'ils ont acquis les poussent parfois à mettre leur santé en jeu. Il faut alors leur proposer des activités permettant de garder la forme mais qui ne présentent pas de danger d'aggravation des blessures. "Cette partie du travail est parfois laborieuse. Il faut expliquer, convaincre, éduquer..."

Ce qui amène à parler de dopage. Le Dr Robert ne nie pas qu'il y ait des problèmes, et des sollicitations plus ou moins directes aux médecins du sport. "Aucun athlète de haut niveau n'est jamais venu me voir dans ce sens-là, tout simplement parce que la décision de se doper est prise au début d'une carrière et que les sportifs qui se dopent savent à quelle porte frapper. Les jeunes qui entrent dans mon bureau savent très vite à quoi s'en tenir de ma part. J'ai une énorme affiche sur les effets négatifs des stéroïdes pour annoncer mes couleurs. Ce qui m'est par contre arrivé, c'est que des athlètes qui prenaient des drogues me demandent de faire un suivi médical pour éviter les complications... C'est plus délicat. Je suis prête à leur faire un bilan de santé, mais pas intéressée à ce genre de suivi supposément préventif. Et j'en profite pour leur présenter les dangers du dopage. En général, je ne les revois plus après cette première consultation..."

Le Dr Robert souligne le rôle d'éducateur que doivent assumer les omnipraticiens, les médecins du sport et l'AQMS auprès des jeunes. "Le dopage débute la plupart du temps dans les écoles secondaires, les ligues mineures, les gymnases... Chez l'élite sportive, ceux qui sont purs vont le rester. Même chose pour ceux qui ne le sont pas : leur décision est toujours prise depuis très longtemps."

Un autre revers de la médecine du sport, c'est qu'elle est peu payante. "Quand on travaille avec le système locomoteur, on passe beaucoup de temps à examiner et à conseiller le patient - on ne voit pas dix ou douze personnes à l'heure! C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles peu de médecins québécois se consacrent exclusivement à cette discipline." Cela étant dit, le Dr Ghislaine Robert, encore toute jeune, a elle aussi fait un choix : "Au risque de passer pour naïve, j'ai adopté une approche selon laquelle je fais ce qui me passionne, indépendamment de la rémunération. Au bout de ma vie, je veux être contente d'avoir foncé, lancé des choses et fait ce que j'aime... pendant longtemps!" C'est la marathonienne qui vient de parler.]