Le Dr Robert Patenaude
Parution: avril 2000

Urgence en la demeure
Par Sylvie Poulin


1979 : Robert Patenaude étudie à l'École Polytechnique - l'aspect scientifique des choses l'intéresse depuis longtemps. Puis, survient un bouleversement auquel il doit son premier véritable contact avec la médecine : son père, 45 ans, est opéré à l'Institut de cardiologie de Montréal. Les cardiologues et les chirurgiens lui font une forte impression, "parce que leur métier combinait l'approche humaine à la science". Une année préparatoire en biologie lui ouvrira les portes de la Faculté.

1980 : Rien à signaler, si ce n'est que Robert Patenaude fonde le Comité d'aide sociale des étudiants en médecine de l'Université de Montréal pour venir en aide aux familles des quartiers défavorisés. Grâce à la collaboration d'intervenants sociaux, à la collecte de denrées alimentaires et au recyclage du papier dans tous les départements de l'Université, le Comité peut préparer des repas communautaires, distribuer des paniers de Noël et des vêtements et, surtout, "mettre les futurs médecins en contact avec des personnes dont les problèmes se répercutent inévitablement sur la santé". Le Comité existe toujours.


Le Dr Robert Patenaude

1981 : L'avenir se manifeste brutalement sous forme de leucémie myéloïde chronique. Incurable à l'époque, la maladie lui laisse moins de trois ans à vivre. Ce qui ne l'empêche pas de décrocher un stage dans un hôpital de brousse et donc de partir au Cameroun "les poches pleines de comprimés de chimiothérapie, d'antibiotiques et de conseils de mon médecin". À son retour au pays, le centre hospitalier Maisonneuve-Rosemont lui propose un traitement encore expérimental : la greffe de moelle osseuse. L'opération n'offre que 25% de chances de réussite. "À partir de ce moment-là, la révolte a cédé la place à la combativité. Je ne me suis pas donné d'autre option que de gagner la bataille!" Des mois d'hospitalisation et quelques années de complications plus tard, c'est chose faite : aucune trace de maladie ou de traitement ne subsiste aujourd'hui.

Il reprend donc les cours, fait un stage à Blanc-Sablon et un autre en Suisse (en oncologie, 1986). Sa résidence en médecine interne se déroule à Maisonneuve-Rosemont, où il conduit une recherche qui permet de renverser le saignement chez les patients traités par thrombolyse. Ce protocole est encore utilisé dans nombre d'hôpitaux québécois. Après la résidence, le Dr Patenaude commence tout de suite à travailler aux soins intensifs et à l'urgence. "Peut-être parce que j'ai vécu une grosse maladie, peut-être par tempérament, j'aime l'action et j'aime régler des problèmes sérieux." De fait, sauf pour un coup de main occasionnel à des amis qui possèdent une clinique privée, il a toujours pratiqué dans les hôpitaux. Depuis 1995, il est au centre hospitalier Réseau Santé Richelieu-Yamaska.

"En bout de ligne, j'ai eu une chance incroyable : me confronter à la mort, trouver un donneur compatible, ne pas souffrir de séquelles... La leucémie m'a appris à profiter pleinement et immédiatement de toutes les occasions qui se présentent dans la vie, que ce soit à titre professionnel ou personnel. Alors, économiser maintenant pour "commencer à vivre à la retraite", très peu pour moi!"

1987 : Le Dr Patenaude met sur pied la Fondation de la greffe de moelle osseuse, qui vise à soutenir les patients (service d'information téléphonique, aide psychologique, registre des donneurs de moelle), leur famille (déplacements, logement près de l'hôpital, rencontres et échanges) ainsi que la recherche (bourses de financement). Le Prix de l'excellence attribué par la Fondation Maclean Hunter lui sera remis en 1997 pour cette oeuvre qui a abouti à l'établissement du registre canadien de donneurs, et pour son engagement à promouvoir le traitement de la leucémie. "Il faut dire que de nos jours, la greffe de moelle osseuse est sortie de l'ère préhistorique que j'ai connue en 1981, alors que les médicaments anti-rejet n'étaient même pas disponibles. Tellement de chemin a été parcouru depuis cette époque, que ce type de leucémie présente maintenant un taux de guérison de 80%."

Entre-temps, il aura écrit Les maladies malignes du sang (ouvrage de référence publié aux Éditions Québec Amérique en 1994), et Survivre à la leucémie, paru en 1997 chez le même éditeur et dont il existe une version en anglais. Quant à son troisième bouquin (24 heures à l'urgence), arrivé sur le marché en novembre dernier, il devait au départ traiter des sans-abri et de santé mentale. De ces gens à la dérive, ou lâchés dans la vraie vie, sans véritable bouée de sauvetage. Le Dr Patenaude avait senti la nécessité de plaider en faveur de ceux qui, en raison de leur maladie ou de leur comportement, par définition asocial, sont peu susceptibles de se regrouper pour se défendre. Les hasards de l'écriture et les conseils de l'éditeur ont recentré différemment le sujet, mais il n'est pas dit que l'idée originale ait été abandonnée : les effets de la désinstitutionnalisation, notamment, referont surface un jour sous un autre titre.

24 heures à l'urgence

L'ouvrage pose donc, à travers l'expérience quotidienne de l'urgentologue, un regard sur notre système de santé, ses lourdeurs administratives, la détresse des adolescents, le matérialisme de notre société, la dégradation du bon sens, la perte de valeurs fondamentales et même, puisque le rire (jaune) n'est pas exclu, sur les menus ahurissants d'une cafétéria d'hôpital.

C'est l'urgence en tant que microcosme, où se cristallisent des problèmes de tous ordres. Un livre qui constate que la vie des devenue "toute croche" pour bien des gens qui se brûlent la santé, qui s'investissent dans le travail au détriment de leur vie affective, familiale et sociale. "Je ne l'ai pas écrit dans un esprit de dénonciation ou de controverse. Mais j'expose ce qui se passe réellement. J'ai voulu faire un travail de sensibilisation. Parce que moi, j'y crois à notre système de santé - c'est lui qui m'a sauvé! Je dis cependant qu'il faut vite donner un coup de barre si on ne veut pas qu'il s'échoue." Un livre de vérités incontournables présentées simplement, qui ne s'embrouille pas dans les statistiques pour faire croire que tout ira bien dans le meilleur des mondes, ajoute le Dr Patenaude.

24 heures à l'urgence a rapidement suscité une forte résonance chez les personnes âgées, un groupe qui, malgré son importance croissante dans les courbes démographiques, se sent mal aimé du système de santé public. Loin de se prendre pour leur défenseur, le Dr Patenaude veut plutôt les inciter "à se lever et à exiger des choses". Le chapitre sur le suicide des adolescents, sujet qui le touche particulièrement, veut par ailleurs éveiller les parents et tous ceux qui sont en contact avec des jeunes au fait que "plusieurs suicides seraient évitables. Malheureusement, on les traite comme des cas isolés, en rejetant la faute sur l'école, sur la peine d'amour ou sur le système hormonal".

Le livre ne s'adresse pas qu'au grand public. Le Dr Patenaude y interpelle ses confrères. "La réussite ou la débâcle du système de santé, c'est l'affaire des médecins aussi. Si on se laisse fonctionnariser, il n'y aura plus de possibilités de revirement. Nous devons reprendre les rênes, ou au moins notre place, dans les instances décisionnelles. Aujourd'hui plus que jamais, il faut avoir la vocation pour faire de la médecine. Parce que c'est bien autre chose que l'équipement de pointe, et pas un job comme les autres. Le corps médical doit être porteur du sens communautaire, de la volonté d'aider et de régler des problèmes. On a oublié depuis longtemps que ce qui se passe dans un hôpital, c'est avant tout affaire de relations humaines et sociales, et qu'on peut toujours trouver quelques instants pour humaniser ces relations. Bref, tout le monde est responsable du système de santé."

Mais revenons à l'urgence, cette pratique exigeante à laquelle se consacre le Dr Patenaude depuis douze ans, et avec bonheur semble-t-il. "L'urgence, ça demande de l'énergie, beaucoup d'énergie.

Les quarts de travail ne favorisent pas la régularité du sommeil ni la saine alimentation! Et le stress est constant. Il faut se faire une carapace, mais avec des bouches d'aération pour laisser passer la sensibilité. Il me semble aussi que les cas sont de plus en plus lourds au fil des ans, le temps d'attente plus long pour les malades, les transferts de patients vers des services spécialisés plus lents et plus laborieux. Mais sauver des vies, poser de bons diagnostics, c'est plutôt stimulant et gratifiant. On se sent utile."

Le Dr Patenaude se dit moins stressé par la gravité des cas qui se présentent que par les barrières administratives et le manque de ressources humaines. L'urgence, pour lui, c'est presque un art en soi. Un art de réflexes, pour établir rapidement un diagnostic. Un art de l'humain, pour écouter le patient et lui expliquer ce qu'il en est. Et un art de connaissances, peaufiné par les stages de formation, les congrès et "un sixième sens qui s'acquiert sur le terrain". La passion et les trucs de l'expérience, dit-il, font le reste.

Tout est lié

Grand amateur de voile, le Dr Patenaude participe à des courses en haute mer depuis de nombreuses années. Celle de Newport-Bermudes en solitaire (1998) lui a permis, en se faisant commanditer, de recueillir quelque 10 000$ pour la recherche sur la leucémie. Une autre somme de 10 000$ s"y ajoutait en 1999. Et la course Québec-Saint-Malo est au programme à l'été 2000. Voile, ski et marche en montagne (quand ce n'est pas l'escalade du Kilimandjaro, en 1996) occupent une bonne partie de ses vacances. Je suis en grande forme. Il le faut pour le travail, mais c'est aussi ma porte de sortie pour évacuer le stress. Je conseille l'activité physique abondamment et à tout le monde."

La voile est si présente qu'il envisage de faire le tour du monde sur son (futur) nouveau bateau, dans cinq ans peut-être. Au retour, il reprendrait le collier "quelque part et pas nécessairement en urgentologie. Quand on a une bonne expérience de cette médecine-là, il n'y a rien qu'on ne puisse faire! J'aimerais peut-être pratiquer dans les centres de personnes âgées. J'aurais alors certainement plus de contrôle sur mon horaire de travail!"

D'ici là, il prévoit écrire un guide pratique pour les gens qui voyagent en bateau (il donne déjà un cours aux navigateurs, intitulé Médecine à bord), en plus de continuer à donner des conférences et à participer à des collectes de fonds en rapport avec la leucémie et les autres formes de cancer, les dons de moelle osseuse, etc. Et après? "Je ne veux même pas savoir ce que me réserve la retraite..."]