Le Dr Jean-Luc Bétit
Parution: avril 2000

"C'est le plus beau climat qui puisse régner dans un établissement de santé au Québec"
Par Sylvie Poulin


Si le Dr Jean-Luc Bétit parle en ces termes de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, un hôpital régional spécialisé affilié à l'Université de Sherbrooke, c'est qu'il y pratique depuis assez longtemps pour savoir que ça n'a pas toujours été le cas.

Une lutte épique!

En 1987, comme président du CMDP de l'établissement, le Dr Bétit se trouve face à une direction d'hôpital pour le moins autocratique, qui décide unilatéralement de fermer des lits et de réduire l'accessibilité aux salles d'opération, ce qui met le feu aux poudres pour ses collègues médecins et lui-même. Le conflit perdure en effet depuis un an. Les manchettes des revues médicales du Québec feront amplement état de la menace de démission en bloc de 70 des 72 médecins à l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska si ce "problème de relations" n'est pas réglé dans les trois mois suivants... Réunies dans le cabinet du ministre de la Santé d'alors, les parties en arriveront finalement à une solution in extremis, 48 heures avant l'échéance. Le Dr Bétit avoue que "rien que de le raconter, ça réveille bien des flammes"!

Le Dr Jean-Luc Bétit

Aujourd'hui, le climat est revenu au beau fixe. "Nous avons des administrateurs modèles, qui gèrent dans la transparence, assure avec conviction le Dr Bétit. Je m'en rends compte davantage encore lorsque j'entends les commentaires de mes collègues d'autres régions." La fin de la période tumultueuse a vu l'instauration d'une entente remarquable entre les spécialistes et les omnipraticiens, et d'une saine relation entre l'administration et le CMDP. "Chez nous, tous les médecins de famille vont encore à l'hôpital et les lits ne sont plus chasse gardée. Ceux qui le veulent continuent de faire des accouchements - la plus belle partie de la médecine selon moi. Nous sommes en consultation très étroite pour tout ce qui concerne les rénovations, l'achat d'équipement, l'organisation des soins, etc. Et tout le monde collabore activement aux collectes de fonds pour la Fondation de l'Hôtel-Dieu. Que demander de plus?"

Pour illustrer son propos, en contrepoint des problèmes entre les conseils d'administration et la communauté médicale qui se vivent ailleurs, le Dr Bétit décrit le lancement de En santé chez nous, le journal scientifique de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, dont il a aidé à établir le financement. Unique au Québec, le journal paraît trois fois par année, à 600 exemplaires distribués gratuitement et principalement aux professionnels de la santé de la région ainsi qu'aux CLSC, bibliothèques, pharmacies, cliniques privées des villes avoisinantes etc. Au départ mise sur pied par les plus jeunes spécialistes de l'Hôtel-Dieu pour "que chacun profite de l'expérience des autres", cette publication de belle tenue est maintenant le fruit du travail bénévole et enthousiaste d'une quinzaine de personnes (omnipraticiens, spécialistes, infirmiers, pharmaciens, agent de ressources humaines et autres). Il s'agit d'une revue thématique : la neurologie, les soins critiques, la douleur, la pneumologie et l'éthique, pour ne nommer que quelques-uns des sujets abordés, ont tous fait l'objet d'une parution distincte. "Le journal est une preuve de la vigueur scientifique de nos médecins et de leur collaboration multidisciplinaire", commente le Dr Bétit. Chaque numéro présente des articles de fond, des tableaux récapitulatifs, des études de cas, des références bibliographiques et, sur un ton plus léger, des caricatures, une rubrique voyage ou un Portrait de chez nous, dont le Dr Bétit a fait les frais en décembre 1997 (on le voit un pied sur le siège avant d'une décapotable et l'autre sur le capot, une main sur le volant et l'autre brandissant un bâton de baseball!)

Peut-on être à la fois réservé et frondeur?

D'une part, on a dit de lui qu'il était assez secret sur sa vie privée et familiale. Il parle pourtant avec fierté de ses trois filles : l'une est psychologue, l'autre technicienne en santé animale dans un laboratoire de recherche et la plus jeune, encore étudiante, s'apprête à commencer des études en communication/marketing à L'UQÀM. Toutes les trois reconnaissent sa touche de cuisinier "surtout pour la sauce à spaghetti, les tartes fraise-rhubarbe, les bouillis et les tourtières. Mais le hic, c'est que j'en fais toujours trop".

D'autre part, c'est le genre d'homme dont on ne dirait jamais qu'il a suivi des études, mais bien qu'il a décroché son diplôme. Ni le genre à assister à une réunion, mais plutôt à l'organiser. A-t-on affaire à un passionné de nature, pour son travail en particulier? "Passionné, oui. Et même un peu fort! Je fais la plus belle vie qu'on puisse imaginer. Et ça ne va pas lâcher."

À peine diplômé de l'Université Laval en 1974, il revient immédiatement s'installer dans sa région natale, comme médecin de famille à la clinique médicale Notre-Dame de Victoriaville. En fait, il est né à Warwick ("le village d'origine de la poutine", précise-t-il). Depuis les vingt-cinq dernières années également, il est membre actif du CMDP de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, dont il a d'ailleurs été le président de 1985 à 1993. Ce qui ne l'a pas empêché de participer au CMDP des centres d'hébergement et de soins de longue durée de la MRC d'Arthabaska, toujours pendant le même dernier quart de siècle. Ou de siéger au conseil d'administration de la Fondation de l'Hôtel-Dieu (1990-1993), au profit de laquelle il a mis sur pied, pendant quelques années, la très courue Super Soirée Rétro-Rock (modestement, le Dr Bétit dit être grand amateur de bon vieux rock'n roll et avoir trouvé là une occasion de ramasser des fonds tout en s'organisant un "party privé"). Plus récemment, c'est-à-dire depuis 1993, il a tour à tour été membre, président puis vice-président de la Commission médicale régionale 04, et il est devenu professeur d'enseignement clinique au sein du programme de médecine de famille de l'Université de Sherbrooke.

Oups! La pénurie...

"Nous sommes presque aussi mal nantis que les régions éloignées dit le Dr Bétit. Nous avons besoin de nouveaux omnipraticiens pour remplir les places laissées vacantes dans les cliniques par suite des retraites anticipées des deux dernières années. Le Ministère en avait prévu 400, mais il y en a eu le double." La charge de ceux qui restent et surtout les délais d'attente pour une consultation ont augmenté en conséquence puisque "ce sont les aînés qui ont pris leur retraite, justement ceux qui avaient les plus grosses clientèles".

Au chapitre des facteurs qui viennent empirer la situation, le Dr Bétit mentionne le fait que les jeunes médecins d'aujourd'hui tiennent davantage à préserver leur qualité de vie familiale et personnelle. "La vocation est encore là. mais ils ne travaillent pas autant d'heures que nous, les baby-boomers, le faisions à l'époque où j'ai reçu mon diplôme. En plus, on assiste à une diminution progressive du nombre d'admissions dans les facultés de médecine depuis dix ans, une décision gouvernementale peu éclairée à mon avis. Pour couronner le tout, la profession s'est féminisée - aujourd'hui, les deux tiers des étudiants en médecine sont en fait des étudiantes. Je n'ai rien contre, mais il faut admettre que les femmes médecins sont moins disponibles que leurs collègues masculins, congés de maternité et soins aux enfants obligent."

À l'égard de la répartition et du recrutement des médecins, le Dr Bétit siège à la Table provinciale des présidents et vice-présidents des commissions médicales régionales, organisée par le Collège des médecins du Québec et la Conférence des RRSSS, qui vise à gérer le plan d'effectifs triennal établi dans chaque région. Est-ce efficace? "Nous avions demandé 114 omnipraticiens et environ 70 spécialistes. À la dernière réunion, on nous a informés du nombre de diplômes qui seront octroyés au cours des trois prochaines années : on nous a accordé 20 omnipraticiens et quelque 30 spécialistes. Ça, c'est sur papier seulement! Encore faut-il les recruter... "Après les réorganisations et les fusions, il reste cinq centres hospitaliers dans la région 04 (Trois-Rivières, Victoriaville, Drummondville, Shawinigan et, un cas particulier, La Tuque) : tous sont en pénurie d'effectifs.

Qu'on se le dise : faire preuve d'une activité débordante dans son milieu professionnel ne signifie pas consacrer peu de temps à des intérêts plus récréatifs.

Quand on a comme le Dr Bétit une personnalité d'entrepreneur, du leadership, des talents d'organisateur et quelques obsessions (dont la médecine d'abord et depuis toujours), on peut par exemple fonder un club social en commençant par l'organisation de parties de balle-molle et de hockey, lancer avec d'autres mordus la division Quatre roues motrices de la Fédération Auto-Québec (1976), être vice-président et responsable du club Formule 1 au Grand Prix du Canada pendant deux ou trois petites années... "Je faisais des courses de jeep, comme on appelait les compétitions de quatre roues motrices à ce moment-là. C'était la réalisation d'un rêve de petit garçon : gagner en Tonka! Mais j'ai délaissé les pistes de course et le sport automobile depuis plusieurs années. Finies les folies de jeunesse." Certains se rappelleront peut-être que le Dr Bétit a déjà fait une entrée bruyante, au volant de son 4X4, à l'un des congrès de l'AMLFC qui se tenait au manège militaire de Québec et où on voulait présenter les dadas de ses membres?

Et quand on a le goût d'occuper autrement ses loisirs, on peut aussi devenir le médecin-chef des Tigres de Victoriaville, de la Ligue de hockey junior majeur du Québec, avant d'accepter la responsabilité du regroupement des médecins de la Ligue!

Le meilleur de deux mondes

En dépit du manque de médecins, les Bois-Francs demeurent pour le Dr Bétit la plus belle région du Québec, "pour les paysages, la qualité de vie, la proximité des grands centres urbains - sans leurs inconvénients - et même la rémunération ainsi que la rétention de la clientèle"! Depuis sept ans, il passe ses vacances sans téléphone au bord du lac Memphrémagog à faire des virées en bateau, à lire des romans d'espionnage et à s'exercer au ski nautique. C'est d'ailleurs en se déclarant touche-à-tout du sport qu'il explique son choix de la médecine de famille. "Les sports, je les ai tous faits, mais je ne joue pas au golf à moins que ce ne soit dans un tournoi au profit de la Fondation de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska. Parce que le golf, ça ne bouge pas assez à mon goût. Je ne me suis jamais spécialisé non plus parce que j'aime trop la variété. Et maintenant, avec l'âge, je commence même à apprécier les moments de relaxation et à m'assagir." Que veut-il dire par là? Simplement qu'il est depuis peu exempté des heures de garde à l'urgence de l'Hôtel-Dieu, qu'il a l'intention d'accompagner ses clients jusqu'à ce qu'ils aient 100 ans au moins, qu'il veut apprendre à dire non, parfois, aux gens qui le sollicitent pour toutes sortes de projets, et que ses autres défis sont encore top secret...]