Entrevue
Le Dr Claire-Lucie Brunet
Parution: mars 2000

Curieuse, fonceuse, engagée et polyvalente


Dans le village où elle habite, on trouve une rue Brunet. Et à Kapuskasing, là où ses parents - alors tous deux enseignants - se sont rencontrés, un quartier s'appelle Brunetville. Le patronyme du Dr Claire-Lucie Brunet est apparemment très répandu en Ontario, surtout dans le nord de la province, depuis quatre générations.

AMLFC: Et du côté maternel?

Le Dr Brunet: Ma mère est également francophone, d'une branche de Lebel originaires de Cacouna, au Québec. Mes ancêtres sont venus comme bûcherons, défricheurs ou travailleurs au chemin de fer. Au nombre des exploits familiaux, c'est mon arrière-grand-père Arpin, qui connaissait "le bois" comme le creux de sa main, qui a découvert le site où sont morts les Saints Martyrs Canadiens!

Le Dr Claire-Lucie Brunet

Vous avez grandi à Sudbury, mais étudié un peu partout au pays et même à l'étranger. Pourquoi?

Le Dr Brunet: En 1978, après avoir fini ma maîtrise en biochimie à l'Université Laurentienne, j'ai passé un an en France pour faire une recherche à l'Institut de pathologie moléculaire de Paris. Mais je m'étais déjà rendu compte que je n'avais pas vraiment l'âme d'une chercheuse. J'avais besoin de travailler avec les gens, sans délaisser tout à fait le côté scientifique. Alors à mon retour, je suis entrée en médecine à Ottawa, puis j'ai fait ma résidence en médecine familiale à Winnipeg. J'aurais bien aimé Terre-Neuve, pour être au bord de la mer, mais je me suis retrouvée dans les Prairies! L'important, de toute façon, c'était de voir ce qui se passait en dehors de l'Ontario.

Est-ce par choix que vous avez presque toujours pratiqué dans des communautés éloignées?

Le Dr Brunet: Mon premier amour, c'est le Nord! Mais j'ai travaillé deux ans (1990-1992) à Toronto pour le ministère de la Santé. J'étais responsable du Programme des services aux régions insuffisamment desservies, qui vise à recruter des médecins permanents et temporaires et à appuyer les spécialistes itinérants. Le soir, je pratiquais dans un centre de santé communautaire francophone. Vous savez, la clientèle urbaine et rurale, que ce soit dans les attentes face aux professionnels de la santé ou dans la disponibilité des services, ce sont deux mondes différents. La "ruralité" existe, même à 20 km d'un milieu relativement bien doté comme Sudbury.

En région isolée, les défis sont plus grands: un médecin peut exercer ses capacités de A à Z à l'hôpital, dans une clinique ou à domicile, en obstétrique, à l'urgence, en gériatrie, etc. Les conditions sont plus difficiles aussi, tant pour la population que pour le personnel médical. À Ignace, par exemple, on a déjà vu passer 40 médecins en deux ans au Centre de santé. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la continuité des soins laissait à désirer... Toujours est-il qu'un poste "bureaucratique" à Toronto me convenait peu. Par la suite, mon expérience à Timmins, à Dryden et surtout à Ignace a confirmé ma préférence pour la vie dans les petites communautés semi-urbaines ou éloignées, et pour un travail autre qu'en clinique privée, qui permette un véritable travail d'équipe.

En ce moment, on commence à voir des jeunes diplômés en médecine revenir s'installer dans les villages où ils sont nés. La pénurie d'effectifs ne sera pas réglée pour autant, mais c'est un bon début. Il est très difficile de retenir les omnipraticiens, et encore plus les spécialistes: les possibilités professionnelles et les mesures financières incitatives sont en place, mais ça ne suffit pas. La loi du nombre ne joue pas en faveur des régions. Par exemple, les gardes sont plus fréquentes. Parfois, ce sont des difficultés d'adaptation pour le conjoint ou les enfants qui font qu'un médecin quitte la région. Ou bien c'est le fait que son réseau professionnel et personnel est "dans le sud". Et maintenant, il y a les États-Unis qui viennent décimer les rangs... Dans mon cas, j'ai bouclé la boucle, je suis revenue à la maison. J'ai retrouvé des gens que j'ai connus dans mon enfance, et je comprends le style de vie d'une ville minière.

À ce sujet, je crois pouvoir dire sans me tromper que l'on rencontre chez nous plus de cas de diabète, de problèmes de cholestérol, de tumeurs dues au tabagisme - les risques augmentant chez les mineurs - et de maladies cardiaques qu'ailleurs dans la province. Tous nos cardiologues sont très occupés!


Depuis janvier 1998, le Dr Brunet est médecin de famille à 20 km de Sudbury, dans l'un des cinq centres de santé communautaire instaurés par le ministère de la Santé de l'Ontario et dont le mandat est de servir exclusivement la population francophone. Le Dr Brunet est d'avis que la lutte pour l'obtention et le maintien de ressources en éducation, en soins de santé et en services publics pour les Franco-Ontariens est encore loin d'être gagnée. Le besoin de professionnels en orthophonie, en physiothérapie et dans tous les autres domaines de la santé reste criant. Une lueur, malgré tout: trois chirurgiennes générales francophones tiennent le fort à l'Hôpital de Sudbury! Le fait que les représentants du corps médical soient si peu nombreux dans la région augmenterait-il la visibilité des femmes médecins? Seraient-elle des leaders dans la communauté? Des modèles? "Je l'espère! répond spontanément le Dr Brunet. Mais nous ne sommes pas des Mère Teresa."

Et le reste de la vie sociale et communautaire?

Le Dr Brunet: Ma chatte est de bonne compagnie. Elle s'appelle Mishka, ce qui veut dire petite souris en roumain. Sérieusement, je m'intègre facilement. À chaque nouvel endroit où j'ai travaillé, je me suis toujours dit: "J'arrive, je m'implique." C'est un esprit qui s'est développé dans ma famille. Mon père s'est beaucoup intéressé à la généalogie, il faisait partie du Club Richelieu (ça, c'est pour la promotion du français!), et ma mère a été la première francophone à être élue au Conseil de l'éducation publique régionale, où elle a siégé pendant douze ans. À l'époque de mon adolescence, on ne pensait même pas à se faire servir en français à Sudbury. Vous voyez qu'il y a tout de même eu de l'amélioration.

Pour en revenir à la vie sociale et aux loisirs, je fais entre autres du jardinage. Avec l'été chaud et précoce de cette année, les vivaces ont bien poussé, comme les patates. C'est une relaxation totale, qui me sort des préoccupations du travail. Et je me suis jointe à un atelier de couture (je suis plutôt néophyte) avant de suivre des cours de peinture. L'artisanat m'intéresse depuis toujours. J'ai besoin de faire autre chose que de la médecine. Mais depuis mon retour à Sudbury, je tends à participer aux activités qui se déroulent en français: ce peut être d'aider à une collecte de fonds ou d'assister aux pièces du Théâtre du Nouvel Ontario. Nous sommes en fait dans un milieu tri-culturel, avec la proximité de la population autochtone.

Diriez-vous que votre expérience auprès des aborigènes d'Australie vous a sensibilisée aux autochtones d'ici?

Le Dr Brunet: Elle m'a en tout cas permis de constater que pour des pays qui se trouvent en des points aussi opposés du globe, la politique de "refoulement dans les réserves" est étonnamment semblable. Les problèmes sociaux et de santé sont les mêmes. Quant aux autochtones d'ici, je ne les vois pas dans ma pratique quotidienne parce qu'ils sont pour la majorité anglophones et qu'ils relèvent d'un autre réseau que celui du centre de santé communautaire où je pratique.

Mais l'une des expériences les plus marquantes de ma vie, et l'une dont je suis le plus fière, c'est d'avoir été "parent nourricier" (boarding parent) pour deux adolescentes autochtones de 15 et 16 ans en 1995-1996, dans le cadre d'un programme du Northern Nishabe Education Council. Je travaillais à Ignace à ce moment-là, et ils cherchaient des foyers d'accueil pour des jeunes qui devaient vivre loin de leur famille pour poursuivre leurs études secondaires. L'une venait de Deer Lake, dans le nord-ouest (le dernier point accessible par la route en Ontario), et l'autre demeurait à 600 km de là, encore plus au nord. Leur présence a signifié tout un chambardement pour moi, qui n'ai jamais eu d'enfant, mais un chambardement tellement EN-RI-CHIS-SANT! J'ai adoré cette occasion de découvrir leur culture et en même temps de leur faire connaître nos valeurs. Et la nécessité de m'occuper d'elles a eu l'effet d'une soupape sur moi, comme une "thérapie anti-stress" de travail. Malgré les inévitables questionnements et conflits propres à l'adolescence, nous avons eu beaucoup de plaisir ensemble et nous nous sommes attachées: elles m'avaient donné des fleurs à la Fête des mères...


Non seulement fellow du CMFC (1995), le Dr Brunet a été récipiendaire de nombreuses bourses d'études et de recherche, dont celles du PSI (Physician Services Inc.), de Ciba-Geigy, de l'hôpital Laurentien à Sudbury et de R.O.D.A. (Research on Drug Abuse). Elle a aussi été membre fondateur du SOCI (Santé des organismes communautaires inc.), visant à l'agrément des centres de santé communautaire, membre fondateur du RIFSO (Regroupement des intervenant(e)s francophones en santé et services sociaux de l'Ontario), et membre puis présidente de l'ACFO (Association canadienne-française de l'Ontario).

Elle a actuellement pour projet d'améliorer les services de santé dans les communautés périphériques en identifiant mieux la population cible et en participant aux pressions axées sur le recrutement de personnel médical. À moyen terme, elle entrevoit renouer avec la recherche (en épidémiologie) au laboratoire de l'Université Laurentienne. Mais dans l'immédiat, le Dr Brunet travaille comme présidente du comité du programme scientifique du congrès des médecins de famille qui se tiendra à Ottawa au mois d'octobre 2000.]