Le Dr Roch Bernier
Parution: mars 2000

Penser globalement, agir localement


Roch Bernier s'est "enraciné" à Sherbrooke, où il a reçu sa formation en médecine, terminé une maîtrise en biologie cellulaire (1973), fait une résidence en psychiatrie (1974) et entrepris sa carrière comme... omnipraticien. "La médecine a été une découverte presque accidentelle pour moi. Ce qui m'intéressait au départ, c'était la biochimie. Le meilleur moyen d'en faire à l'époque, c'était de passer par la faculté de médecine, et à Sherbrooke, on offrait la possibilité d'une maîtrise et même d'un doctorat en sciences parallèlement aux études médicales. L'autre élément qui m'a séduit, c'est le contact étroit entre professeurs et étudiants, justement possible dans une petite faculté. Mais ce qui m'a le plus accroché, c'est l'engagement que l'Université avait pris dès ses débuts envers la communauté."

Le Dr Roch Bernier

Cette notion d'engagement sur le terrain ne le quittera plus. C'est ainsi qu'à la fin d'un stage en neurologie, il décide, avec cinq confrères résidents en spécialité, d'aller travailler à Farnham. "Nous trouvions important de sortir du milieu universitaire, de nous frotter à ce qui se passe dans la vraie vie. D'autre part, la psychiatrie m'avait fait découvrir tout un pan de l'approche relationnelle avec le patient et, sur le plan personnel, certaines capacités de leadership. La nouvelle structure mise en place pour l'intervention de première ligne (les CLSC) semblait réunir toutes les composantes permettant d'être utile à la Santé, avec un grand S, de l'ensemble de la population!" Roch Bernier s'y investit à fond: il devient d'ailleurs le premier président de l'Association des médecins des CLSC du Québec. En 1975, le "groupe" de Franham rallie en quelque sorte Sherbrooke en devenant l'une des unités extérieures (CLSC et polycliniques) du nouveau département de médecine de famille qui vient d'ouvrir. C'est que l'Université commence une décentralisation à grande échelle de la formation: les stages dans le milieu, les fameux programmes coopératifs qui sont sa marque de commerce, voient le jour. "Mes collègues et moi allions enseigner à la Faculté et nous recevions des résidents au CLSC. Nous nous occupions de la formation du généraliste, de l'omnipraticien comme on disait alors. Pour nous, c'était bien autre chose qu'une série de stages d'internat éparpillés - il fallait une pensée directrice derrière tout ça, et c'est la médecine de famille qui l'a incarnée."


"Les dossiers cliniques informatisés vont révolutionner la pratique en nous offrant un outil mieux adapté à la qualité et à la continuité des soins."

Le Dr Bernier tirera de cette expérience la conviction inébranlable qu'il faut agir là où ça compte et en synergie avec les autres professionnels. Ces propos sont en droite ligne avec la distinction Mérite du Conseil interprofessionnel du Québec, qui lui a été remise le 7 mai 1999 pour souligner le travail accompli durant son mandat à la présidence du Collège des médecins du Québec (1994-1998), à savoir le renouveau des liens de collaboration entre les 26 ordres professionnels dans le domaine de la santé et la réflexion sur la complémentarité des rôles de chaque spécialité. "Notre système professionnel aurait besoin d'un grand ménage", commente-t-il.

Vous dites l'Association des enseignants en médecine de famille, le Regroupement des directeurs de département de médecine de famille, le Collège des médecins de famille du Canada (CMFC) et le Collège des médecins du Québec (CMQ)? Le Dr Bernier les a tous présidés, après avoir participé à leurs divers comités respectifs. Il a en outre assumé différentes fonctions au sein de la section provinciale du CMFC dont il fut d'ailleurs le président du conseil d'administration en 1985-1986. "Je ne suis pas arrivé à la présidence de ces organismes-là de façon impromptue. J'y ai d'abord travaillé à l'interne, à l'échelle locale pour ainsi dire. Je ne suis pas partisan des démarches à l'emporte-pièce, mais bien des engagements à long terme, pour développer une pensée et bâtir solidement à partir des gens et des choses que l'on connaît à fond. C'est une autre forme du travail de terrain."

Après un moment de réflexion, le Dr Bernier dira que la présidence du chapitre québécois du CMFC a été particulièrement intéressante. "Il n'existait au départ qu'un très petit Quebec Chapter, qui véhiculait une vision et des valeurs très proches des miennes. Avec d'autres, j'ai vu le potentiel de cette organisation pour regrouper un grand nombre de médecins québécois, et je m'y suis lancé à plein régime." Dans le cas du CMQ, le défi était tout autre puisque le Collège était perçu comme un organisme défendant les médecins et manquant de transparence. Le Dr Bernier a travaillé à recentrer le CMQ sur sa mission fondamentale (protéger le public), à lui redonner une dimension d'amélioration de la qualité de l'exercice médical et à cibler ses interventions publiques. Quant au CMFC, il lui aura permis de découvrir la scène canadienne qui, dit-il, est malheureusement souvent réduite à un bloc monolithique dans l'esprit des Québécois. "Au CMFC, je me suis surtout intéressé à la participation des résidents, à l'enseignement, à la recherche et à la politique linguistique."

Sur la place du français dans la médecine moderne, le Dr Bernier porte un regard nuancé: "Culturellement, la promotion et l'utilisation du français devraient aller de soi. Mais quand on considère la situation, on ne peut pas se limiter au français comme langue de communication, et contrecarrer un mouvement aussi puissant que celui de l'anglicisation. D'ailleurs, les solutions de demain pourraient nous venir de la communauté chinoise, hispanophone, etc., et l'idéal serait de connaître plusieurs langues. Mais le principal est de contribuer à la médecine par une pensée originale - la langue reste un moyen, au même titre que l'argent." En médecine comme dans d'autres domaines, ajoute-t-il, il faut choisir les batailles que l'on peut gagner. Et l'une de ces batailles doit être celle de la qualité dans la prise en charge et le suivi des patients. "De nos jours, on met t trop l'accent sur les soins épisodiques, sur les éléments d'urgence, alors que la première ligne, un indice important de la qualité de notre médecine, est si cruciale! Son importance est malheureusement minimisée dans l'organisation et le soutien de la pratique, les institutions et la pensée "syndicale". La mode est à l'accès rapide, au "fast-food"; c'est un fait de société. Mais la mode passera!"


"Notre système professionnel aurait besoin d'un grand ménage."

Malgré un emploi du temps chargé, le Dr Bernier a toujours conservé son travail clinique et a toujours fait de la recherche: par exemple, dans le cadre du projet Famus, ce réseau de médecins qui recueillent de l'information sur les facteurs de risque des maladies coronariennes, ou encore comme médecin chercheur et président du conseil d'administration de Primus, qui fait différents types de recherches cliniques ciblées sur le travail et le rôle des médecins de famille. Ce qui distingue Famus et Primus, faut-il le souligner, c'est que les chercheurs cliniciens sont des médecins de famille. Professeur titulaire à la faculté de médecine de Sherbrooke depuis les douze dernières années, il y a également occupé différentes fonctions administratives au fil des ans. Au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS), où il ne pratique plus depuis 1996, on aurait pu le retrouver directeur du département de médecine de famille, responsable du service d'urgence ou président du comité des soins ambulatoires, selon les époques.

La semaine type d'une année sabbatique

Le Dr Bernier n'a jamais eu l'intention de chômer. Son projet d'année sabbatique, qui se terminera en avril 2000, porte sur les effectifs médicaux. Un triple objectif s'y rattache: d'abord, faire augmenter la capacité d'accueil des facultés de médecine (en novembre 1999, le gouvernement avait déjà accepté cette première recommandation). Ensuite, revoir le processus de planification des effectifs médicaux (le Dr Bernier travaille avec une petite équipe de recherche, Géomédus, pour mettre sur pied une méthode alternative de façon à répondre aux problèmes de fond qui se posent dans ce domaine). Enfin, fournir une meilleure information pour le choix de carrière des étudiants (les données recueillies dans les deux premiers volets seront colligées en vue d'être partagées avec les jeunes recrues en médecine). Voilà qui occupe deux ou trois bonnes journées de la semaine type.

Le Dr Bernier est aussi consultant (à temps perdu!) auprès du MSSS et de la coopérative S3M (Santé 3e millénaire) qu'il a fondée avec des amis pour recueillir et distribuer des fonds devant faciliter la phase de commercialisation des petites entreprises de biotechnologie au Québec, ce qui le rapproche de l'une de ses premières passions. "On est à l'époque de la génomique et des thérapies géniques. Cette science a connu un essor extraordinaire!" Une autre journée est consacrée à Primus, et la cinquième à "se rendre utile à la Faculté" en travaillant à un projet de vidéoconférences pour les régions éloignées. Voilà qui rejoint une autre de ses préoccupations: l'accès à des soins de qualité dans toutes les régions du Québec. "Nous voudrions ajouter au programme de téléconférences actuel un volet de vidéoconférences pour étoffer la formation médicale continue et, éventuellement, des expériences de télémédecine. Nous sommes en train de les concevoir."

L'engagement de la faculté de médecine de Sherbrooke envers les régions du Québec et envers les francophones du Nouveau-Brunswick ne date pas d'hier. Le Dr Bernier y a déjà consacré bien des efforts. "Le Nouveau-Brunswick n'avait pas le choix de se tourner vers le Québec, mais le dividende de retour était maigre (moins de la moitié des étudiants diplômés). La solution imaginée chez nous a fait en sorte qu'aujourd'hui, 80% des jeunes médecins néo-brunswickois francophones retournent pratiquer dans leur province. Cette solution gagnant-gagnant, l'un des fleurons de la Faculté, a exigé du temps, les bonnes visions au bon moment et beaucoup de persévérance, parce qu'il n'est pas facile de décentraliser. C'est pourtant une voie d'avenir. J'entrevois l'université de demain non pas comme une institution où tout le monde est regroupé mais comme un réseau d'établissements axés sur l'excellence."

Parlant réseau, le Dr Bernier se dit un passionné de l'informatique, un "Macintosheux" de la première heure d'abord, mais surtout pour l'informatique médicale. "Les dossiers cliniques informatisés vont révolutionner la pratique en nous offrant un outil mieux adapté à la qualité et à la continuité des soins. On peut s'y attendre d'ici quatre ou cinq ans, avec les immenses progrès des capacités de réseautage – on n'a qu'à voir ce qui s'est passé avec la facturation... Leur principale utilité se révélera sans doute dans la médecine de première ligne (intégration de services et qualité de l'information sur les patients) plutôt que dans les spécialités. Quant à Internet, la médecine ne peut pas se priver d'une puissance pareille, qu'on est loin d'avoir exploitée. Son apport sera sensible au point de vue de la formation continue, où les facultés et les collèges de médecine auront un rôle à jouer pour faciliter l'alimentation et la mise à jour de l'information." En formation comme en pratique, le Dr Bernier est toujours à la recherche de solutions. "En fait, j'essaie de penser stratégiquement. Bien des éléments de mon travail, y compris la médecine de famille, m'ont fait développer cette approche globale des choses. Mais on ne peut pas seulement penser ou observer des problèmes. Il faut agir: localement, près des gens, ou encore là où on peut avoir de l'influence, près des décideurs."

Nous l'avons dit, Roch Bernier est un coureur de fond qui ne lâche pas facilement prise... jusque dans ses loisirs. Il a dans ses bagages presque vingt ans de pilotage d'avion léger, passion qui s'est transformée en amour de la planche à voile, nettement plus axée sur la détente. La photographie a eu la faveur pendant une autre vingtaine d'années, et ça n'est pas fini! L'informatique et les multimédias s'y sont ajoutés ("j'ai organisé mes revues de presse sur Internet pour rester bien informé"). Et ce grand amateur de chiens de race et de romans policiers vient de découvrir le golf: cinquante parties plus tard, il a baissé son score de 130 à 93 et s'attend à faire encore des progrès. "J'aime obtenir des résultats, mais je ne choisis pas nécessairement ce qui va m'en donner à court terme." Durant sa sabbatique, plus chargée que prévu, il a gardé un peu de temps pour prendre du recul et réfléchir à sa prochaine tranche de vie professionnelle. "Je n'en suis pas à penser à la retraite. Et même, je ne pourrais pas rester inactif, ce n'est pas dans mon tempérament." La passivité, il ne connaît pas.]