Le Dr Francine Lemire
Parution: mars 2000

"Je ne préconise pas qu'on revienne au modèle Marcus Welby, capable de tout faire par lui-même et disponible du matin au soir, 365 jours par année, mais..."


Le Dr Francine Lemire est d'avis que la médecine familiale est à un point tournant de son évolution. D'une part, il est important que les médecins de famille soient mieux reconnus et mieux rémunérés. D'autre part, ils doivent prendre conscience à leur tour qu'une grande partie de ce qu'ils sont tient à leur capacité de suivre les patients dans une pluralité de milieux, au fil du temps, dans les petites et les grandes choses. "Nos médecins devraient se former et travailler ensemble de façon complémentaire, pour être capables d'offrir un éventail de services variés et de se soutenir mutuellement. Par exemple, si j'ai fait de l'obstétrique pendant vingt ans et que je décide pour une raison ou une autre d'arrêter cette pratique, un ou deux membres du groupe pourraient s'occuper de mes patientes enceintes. Si j'ai des difficultés dans le suivi d'un patient en soins palliatifs, je devrais pouvoir compter sur un collègue en mesure de m'aider. Pour la médecine familiale de l'an 2000, il y a beaucoup de chemin à faire dans le sens du partage des compétences."

Le Dr Francine Lemire

Présidente sortante du Collège des médecins de famille du Canada (CMFC) depuis mai 1999, le Dr Francine Lemire siégera quand même au conseil exécutif de l'organisme jusqu'à la fin de l'an 2000. Ces huit ou neuf dernières années, elle aura investi beaucoup d'énergie dans le CMFC, notamment comme examinatrice puis en tant que directrice pour la région de Terre-Neuve et du Labrador, en 1992-1993. Le Dr Lemire relève que le CMFC vise non seulement à défendre ses membres tout en encourageant leur formation continue, mais aussi à ne jamais perdre de vue les besoins de la population en matière de santé, des objectifs pas toujours facilement conciliables. D'autant plus que l'organisme est de composition très disparate: faudrait-il mettre l'accent sur le programme de résidence de ceux qui exerceront en milieu rural ou sur les réalités de pratique des médecins en milieu urbain?

Extraordinaire mais difficile

Son expérience enrichissante au CMFC lui ayant permis de nouer des liens un peu partout au pays, le Dr Lemire tient à souligner l'enthousiasme particulier des membres francophones du Québec et du Nouveau-Brunswick: "Je suis toujours impressionnée de leur participation, de la vie qu'ils apportent au CMFC." Mais elle fait aussi état de la nécessité de voyager lorsqu'on représente un organisme pancanadien: "La géographie nous joue parfois des tours ou nous impose certaines contraintes. Tout comme les gens de l'Ouest, nous devons constamment nous déplacer pour rencontrer nos collègues. Et durant certaines périodes de pointe, la fréquence et l'horaire des réunions obligent aussi à organiser des remplacements pour le moins découpés, ce qui n'est pas facile en ces temps de pénurie de médecins de famille." Le Dr Lemire a quand même déjà réussi à trouver quatre médecins différents pour couvrir cinq mois de travail discontinu au cours d'une année! Comme offre d'emploi, on peut concevoir plus alléchant... "Au contraire! Les remplaçants ont tous aimé leur expérience. Plusieurs d'entre eux venaient en fait de la Colombie-Britannique et de l'Alberta. Mes patients ont été bien servis. Donc, tout le monde en est sorti gagnant."

Mais pourquoi cet éloignement géographique pour une jeune montréalaise étudiante en médecine à l'Université McGill puis résidente en médecine interne à l'hôpital Royal Victoria? "Quand je me suis réorientée professionnellement, je me suis dit que je pourrais en profiter pour voir ce qui se faisait ailleurs. J'avais demandé quels étaient les meilleurs endroits pour se spécialiser en médecine familiale et on m'avait mentionné la Colombie-Britannique et Terre-Neuve, où je connaissais déjà quelqu'un. C'est ce qui a emporté ma décision. Ça ne devait durer qu'un an, mais à l'invitation de mon superviseur à l'Hôpital régional de Corner Brook, j'ai accepté de travailler une autre année et de devenir son adjointe, tout en y incorporant six mois axés sur l'anesthésie." Cette compétence d'anesthésiste, elle l'a exercée à temps partiel pendant dix-sept ans (le Dr Lemire s'est abondamment exprimée sur la nécessité pour les omnipraticiens d'élargir leur champ de pratique, de se tenir à jour et de partager leurs compétences - voir à ce sujet le Family Practice du 5 mai 1999 et L'Actualité médicale du 11 novembre 1998). En outre, le Dr Lemire ne manque pas de souligner que ce qui l'a fascinée, en dehors de la variété de leur pratique, c'est que les médecins de famille pouvaient vraiment être partie prenante de la communauté et voir leurs patients dans différents contextes: à la maison, lors de leurs loisirs, comme clients. "C'était une découverte pour moi."

Et elle n'est jamais revenue dans sa province d'origine, sauf pour voir parents et amis et renouer avec "la culture francophone". Depuis 1979, sa pratique est donc partagée entre le bureau privé, l'obstétrique, l'urgence, le suivi de ses patients hospitalisés et... des projets communautaires et des activités de perfectionnement professionnel. Il faut dire que le Dr Lemire peut aussi bien s'intéresser à la violence familiale, et de là participer à la mise sur pied d'une maison de transition, qu'animer des ateliers sur l'insuffisance cardiaque ou la ménopause dans le cadre de la formation continue des médecins de famille terre-neuviens. On a pu la voir il y a quelques années suivre le programme complet de l'Acupuncture Foundation of Canada et promouvoir le sport et de saines habitudes de vie au sein du club de ski de fond Blow Me Down, pendant plus de treize ans. Cela devait l'amener tout naturellement à être vice-présidente des services médicaux pour les jeux d'hiver présentés à Corner Brook en février dernier.

Il était une fois une sportive de calibre olympique...

Le Dr Lemire a reçu la médaille d'or au 10 km de ski de fond lors des Championnats mondiaux pour les personnes handicapées (Suède, 1986), puis elle a décroché deux médailles d'or dans cette même discipline (5 km et 10 km) aux Jeux paralympiques tenus en Autriche en 1988 avant de récidiver avec une médaille de bronze (parcours de 5 km) aux Championnats mondiaux de 1990, aux Etats-Unis. Ce qui suppose d'autant plus de talent et de détermination que le Dr Lemire n'a commencé à skier que vers la fin de la vingtaine! "Dans mon enfance, atteinte de la maladie de Ollier, j'ai subi de nombreuses interventions chirurgicales et marché longtemps avec des béquilles et des souliers compensés, avant d'être amputée au-dessus du genou à l'âge de 11 ans. On ne savait pas alors si ce handicap allait m'empêcher de faire le métier que je choisirais, ce qui n'a pas été le cas! Plus tard, j'ai fait de la marche et de la natation comme loisirs, mais pas beaucoup plus. Mes médailles en ski de fond, je les dois en grande partie à celui qui est aujourd'hui mon mari!"

L'époux en question, le Dr Jamie Graham, est en effet spécialiste en médecine interne et entraîneur d'athlètes de ski de fond à l'échelle locale et provinciale. C'est lui qui a mis sur pied et formé l'équipe terre-neuvienne pour le biathlon des Jeux du Canada. Ontarien d'origine venu une première fois à Terre-Neuve avec la Marine canadienne, il avait vu que Corner Brook (avec ses quelque 23 000 habitants et son hôpital assez bien doté en ressources de spécialités, à 800 km du centre de soins tertiaires le plus proche) pouvait offrir beaucoup de possibilités à l'interniste qu'il prévoyait déjà devenir. Une belle histoire d'amour? "Oui, à condition de savoir que Jamie est marié avec le ski de fond, Terre-Neuve et moi!" Techniquement, le mari-médecin-entraîneur a mis au point de nouvelles façons d'accomplir tous les mouvements en cause. Et à peine un an après s'être initiée à ce sport, le Dr Lemire demandait à l'Institut de réadaptation de Montréal une prothèse spéciale incorporant les angles particuliers des postures propres au ski de fond. "La prothèse a évidemment été faite sur mesure; je crois que rien de semblable n'existait auparavant." Amour et innovation, donc! Aujourd'hui, le ski de fond reste à l'honneur en hiver, le canot et le kayak de mer ayant la faveur en été. "Il y a à Terre-Neuve des endroits aussi beaux sinon plus que d'autres dans le pays, mais ils sont moins entourés de battage publicitaire... Le tourisme est en hausse malgré tout. Évidemment, je suis biaisée..."

Au début de 1999, le Dr Lemire acceptait le mandat d'organiser les services d'urgence dans toute la région ouest et une partie du nord-ouest de Terre-Neuve. Il s'agit d'un travail administratif à temps partiel, rendu possible parce que le CMFC occupera moins de son temps. Un défi: celui d'offrir les soins dans les zones rurales. "De nos jours, le patient d'une région éloignée qui subit un infarctus du myocarde devrait avoir accès aux mêmes traitements que celui qui vit à deux pas de l'hôpital. Je suis agréablement surprise de la volonté de tous les professionnels de la santé de bien faire les choses, particulièrement les ambulanciers et les infirmières qui travaillent en urgence." Le Dr Lemire ajoute que les infirmières, bien qu'elles soient les moins bien rémunérées du pays, forment un groupe très motivé qui poursuit des activités de formation de son propre chef, sans subvention aucune. "Elles sont un modèle d'esprit professionnel tourné vers l'amélioration des compétences."

Pénurie, formation et avenir...

"D'après mon expérience de médecin et mon travail au CMFC, je réalise que la formation médicale offerte ici est de très haut niveau. Je ne sais pas si nos diplômés s'en rendent compte... Je sais en tout cas que les médecins étrangers qui étudient pour obtenir leur diplôme sont impressionnés par la grande classe de la médecine au Canada." Selon le Dr Lemire, nombre de jeunes adultes sont toujours intéressés à pratiquer la médecine, mais notre société souffre aujourd'hui de décisions prises il y a une dizaine d'années. Contingentement d'admissions dans les Facultés, abolition de l'internat rotatoire en milieu hospitalier, augmentation des postes en spécialités mais statu quo en résidence de médecine générale, resserrement des exigences d'ordre médical et changements dans les politiques d'immigration viennent diminuer le bassin des médecins de famille et accentuer la pénurie. Sur ce dernier point, le Dr Lemire mentionne le CSAT, le programme d'évaluation de la formation des médecins étrangers à la faculté de médecine de l'Université Memorial, à Terre-Neuve. "Quand ils n'ont pas les compétences leur permettant d'obtenir un permis de pratique au pays, nous coordonnons leur apprentissage complémentaire ou leur perfectionnement. Notre programme a commencé à la fin de 1997, et sur une vingtaine de candidats, seize sont devenus admissibles à exercer au pays. Une bonne moyenne! Ce qui ne veut pas dire que nous pourrons les garder à Terre-Neuve, où notre grand problème est de desservir les régions rurales."

Mais le Dr Lemire ne croit pas que la pénurie soit le plus grand enjeu pour la médecine familiale de demain. "Il deviendra de plus en plus difficile de travailler seul. Les médecins de famille ne doivent pas abdiquer leurs responsabilités, malgré les tiraillements et les poussées inhérentes à la science et à la pratique médicales, mais au contraire saisir les occasions de se rapprocher des patients et de se perfectionner pour mieux les servir."]