| Le Dr Sophie Michaud |
Parution: novembre 1999
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Harvard, un milieu extrêmement stimulant |
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Il est assez commun d'ouvrir une parenthèse dans sa carrière pour prendre le temps d'aller acquérir une formation supplémentaire. Mais tenter de décrocher simultanément deux diplômes, voilà qui est plus rare. C'est pourquoi le défi qu'a relevé le Dr Sophie Michaud, de Sherbrooke, en s'attaquant à la fois à une maîtrise en santé publique portant sur les sciences décisionnelles appliquées aux soins de santé et à un fellowship en épidémiologie moléculaire, le tout à Harvard. Étonnant? Oui, quand on pense à la charge de travail que cela suppose; et non, quand on l'entend raconter qu'elle a choisi la médecine non seulement par amour des sciences et des contacts humains, mais aussi par goût des défis intellectuels. "En fait, je n'avais que 18 ans quand j'ai commencé mes études médicales, et je ne réalisais pas pleinement ce qu'était le travail d'un médecin, analyse-t-elle. C'est en rencontrant des patients que j'ai compris combien il est à la fois difficile et enrichissant de vivre avec eux ce que représentent la douleur et la mort." |
![]() Le Dr Sophie Michaud |
Cette course aux diplômes semble couler de source pour cette jeune femme qui aime la réflexion et l'exploration du monde des connaissances. À 24 ans, Sophie Michaud avait déjà son diplôme de médecin, tant convoité par les étudiants. Toutefois, elle se considérait trop jeune pour commencer à pratiquer et a voulu en savoir plus. Résultat? Six ans de résidence en médecine interne, en microbiologie et en maladies infectieuses. Elle n'avait commencé à oeuvrer au Centre universitaire de santé de l'Estrie (CUSE) que depuis un an quand la "bougeotte intellectuelle" l'a à nouveau piquée. Elle a donc pris la direction de Harvard en juin 1998, dans le but d'approfondir ses connaissances en épidémiologie moléculaire. Mais une fois arrivée aux États-Unis, elle a pris connaissance d'un programme de maîtrise voué à la clinical effectiveness qui l'a immédiatement intéressée et elle s'y est inscrite, sans qu'elle ne songe pour autant à abandonner l'épidémiologie moléculaire.
"Les questions de la prise de décision dans un contexte d'incertitude et de la responsabilité médicale m'ont toujours fascinée, explique-t-elle, mais je ne savais pas du tout qu'il existait une formation à ce sujet à Boston. En fait, c'est assez récent d'appliquer cela à la médecine; on voit davantage ce genre de réflexion dans le champ de l'économie ou de l'intelligence artificielle. Au Québec, il existe encore peu d'initiatives en ce sens, sauf au département de l'administration de la santé de l'Université de Montréal. Au Canada anglais, on s'y intéresse davantage, notamment à l'Université McMaster, à Toronto et à Vancouver. Mais, de façon générale, les sciences décisionnelles ne sont pas encore très connues chez les médecins."
Ce qu'apprend concrètement le Dr Michaud, c'est comment analyser quantitativement une prise de décision par rapport à une population, ce qui fait appel à des calculs complexes et aux principes de l'evidence based medicine, soit des faits vérifiés.
"Il faut comprendre que quand on parle de prise de décision médicale, on ne peut pas tenir compte seulement des connaissances ou des compétences de ceux qui les prennent, remarque le Dr Michaud. D'autres facteurs entrent en ligne de compte : les habitudes et la formation du décideur, le contexte où il prend sa décision, par exemple sa fatigue ce jour-là, le moment de la journée où il reçoit un patient en consultation ou ses habitudes de prescription. L'analyse des probabilités ne peut pas être faite intuitivement; il y a bien trop d'éléments à retenir, qu'il s'agisse des préférences des patients, des risques, des coûts, des déterminants de la santé, etc. De plus, le cerveau humain ne peut traiter plus de trois à sept facteurs à la fois et, comme on s'en aperçoit, il y en a bien plus que cela qui sont en cause en matière de décision médicale."
S'il est de toute évidence exclu de se livrer à de longues analyses décisionnelles en même temps que l'on fait une histoire de cas, on peut quand même appliquer des méthodes d'analyse quantitative en santé publique. Ce qui serait une excellente chose, selon le Dr Michaud. Elle ajoute que même les cliniciens auraient intérêt à s'initier au processus. "L'evidence based medicine n'est rien d'autre qu'un ensemble de preuves et de qualités qui ont été démontrées. Tout le monde devrait en savoir un peu là-dessus, ne serait-ce que parce qu'il est difficile pour un médecin de maintenir perpétuellement ses connaissances parce que tout change si rapidement."
Il s'agit donc d'un moment unique dans la formation du Dr Michaud, puisqu'elle approfondit enfin des questions qu'elle n'aurait jamais pensé avoir à se poser dans le cadre de se études. "Harvard est un milieu extrêmement stimulant, apprécie-t-elle. Au début, c'est un peu intimidant de savoir qu'on est là où se trouvent tous ces auteurs d'articles qu'on a pu lire dans des publications prestigieuses. En plus, quand on doit s'exprimer dans une autre langue, c'est encore plus difficile; on a l'impression de perdre 50 % de son QI d'un seul coup! Les Québécois francophones sont rares ici, on voit davantage de Canadiens anglais. Mais cela devient vite très inspirant de côtoyer nos professeurs et j'apprécie la chance que j'ai d'être ici et d'étudier avec ces gens. Boston a vraiment quelque chose de particulier pour qui s'intéresse au monde universitaire. Dans la région, il y a seize universités et sept facultés de médecine. C'est énorme!"
Mais malgré tout l'intérêt qu'a le Dr Michaud pour ses études, il n'est absolument pas question pour elle d'entamer une carrière aux États-Unis. "Ah non! proteste-t-elle. Ici, on dirait que beaucoup de valeurs sont basées sur l'argent et les profits à faire au détriment de valeurs humaines et sociales. Je n'aime pas ce système de santé où le type de police d'assurance du patient détermine quel genre de soins il reçoit. Mon mari, qui m'a accompagnée ici, et moi sommes tout à fait d'accord pour dire que nous reviendrons à Sherbrooke pour y travailler. Nous nous ennuyons même beaucoup du Québec et nous retournons chez nous toutes les six semaines. De plus, le français est important pour nous et ce serait trop difficile d'y renoncer."
Le Dr Michaud se fera-t-elle ambassadrice des sciences décisionnelles quand elle reviendra au Québec? Chose certaine, elle reviendra parmi nous. Mais peut-être après avoir complété un doctorat après sa maîtrise, puisque les sciences décisionnelles l'ont vraiment séduite et qu'elle aimerait pousser encore plus loin sa réflexion à ce sujet. "J'aimerais vraiment beaucoup cela. D'un autre côté, cela prolongerait mon séjour à Boston et obligerait mon mari à rentrer au Québec sans moi pour un an, expose-t-elle, ce qui retarderait d'autant notre projet de fonder une famille. En ce moment, il est en congé sabbatique et mes études coïncident avec sa propre formation au Biomedical Center. Et je dois lui rendre hommage : il m'aide beaucoup dans cette période où je suis très prise par les études. M'inscrire ou non au doctorat sera donc une décision difficile à prendre."
En attendant de prendre cette décision importante, le Dr Michaud continue à se vouer à sa double formation. On devine aisément qu'elle est plus qu'occupée et quand on lui demande si elle a eu le temps d'explorer la région de Boston, elle pouffe de rire. "Pas vraiment, j'ai si peu de temps en ce moment", dit-elle.]