| Le Dr France Parent |
Parution: septembre 1999
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Une alliée pour les personnes âgées |
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À l'image de la population du Québec, nos patients vieillissent. C'est cette clientèle de gens âgés qu'a choisie une jeune omnipraticienne du CLSC du Vieux-Lachine, le Dr France Parent, responsable de l'unité de gériatrie active du Centre hospitalier de Lachine. Aux problèmes de santé de ses patients s'ajoute le mal de notre siècle : la solitude. Pour les aider, le Dr Parent déploie non seulement tout son arsenal thérapeutique, mais aussi ce petit supplément d'âme qui fait d'un médecin empathique une personne si précieuse dans la vie de ceux qui ont atteint le troisième âge. Des patients qui vivent la détresse de l'isolement, le Dr Parent en a plus d'un. Ainsi, elle se souvient avec une tristesse étonnée d'une maman de treize enfants qui ne recevait aucune vsisite de sa famille pendant son séjour aux soins prolongés. Au cours de ses tournées au domicile de ses patients - le Dr Parent participe au programme de maintien à domicile de son CLSC -, elle voit aussi fréquemment des gens complètement seuls, que ce soit parce que leurs enfants sont au loin ou qu'ils n'en ont pas eus. Et pourtant, comme elle le souligne, cette phase de la vie en est une où on a bien besoin de ses proches, qu'il s'agisse de faire des courses quand un escalier prend des allures d'Everest, d'installer la corde à linge que l'on n'a plus la force de fixer ou simplement de bavarder pour chasser un moment de cafard. |
![]() Le Dr France Parent |
"Heureusement que je fais partie d'une bonne équipe, parce que je me sentirais bien impuissante si je devais faire face toute seule aux besoins de mes patients, croit-elle. Prenons comme exemple un vieux couple de près de 90 ans que j'ai visité récemment. Depuis la perte de son permis de conduire, le monsieur s'est replié sur lui-même et sa femme, qui aurait encore envie de faire des activités, s'ennuie terriblement, confinée à sa maison. Seule, je ne pourrais pas faire grand-chose à part accorder un peu plus de temps à cette dame pendant mes visites. Mais grâce au CLSC, je peux lui proposer des ressources qui peuvent l'aider."
La pauvreté aussi est un phénomène qui touche toutes les tranches d'âge, et à plus forte raison ceux qui ne disposent pour subsister que des allocations gouvernementales. Comme bien d'autres médecins, le Dr Parent a été témoin de la panique de certains de ses patients lors de l'instauration de l'assurance médicaments. Encore aujourd'hui, elle note qu'il y en a qui ne sont pas capables d'assurer les frais, même minimes, que suppose l'achat de médicaments et qu'ils s'en privent donc, au détriment de leur santé.
Triste tableau qui fait dire au Dr Parent : "Il y a eu des périodes où mon travail, surtout aux soins prolongés, me faisait craindre la vieillesse. Quand on voit arriver à l'urgence des personnes qui ne se sont manifestement pas lavées depuis des semaines, qu'on les voit confuses et en pleine détresse, ce n'est pas encourageant. Mais je garde à l'esprit que ce n'est qu'une image partielle de la vieillesse : la plupart des gens âgés qui vivent chez eux sont autonomes et vont bien. Moi, ceux que je rencontre sont ceux qui ont besoin d'aide, mais ce n'est pas le cas de tous. Pour m'encourager, je pense à ma propre mère qui est en pleine forme à 81 ans, qui s'occupe fort bien de ses affaires courantes toute seule et qui n'hésite pas à nous donner un coup de main en gardant ses petits-enfants."
Mais la vieillesse, même heureuse, demeure tout de même l'étape où on doit envisager sa mort prochaine. Pour le médecin, c'est aussi une épreuve que de voir partir des patients auxquels il peut s'être attaché au fil des années. "Quand on a suivi quelqu'un pendant un certain temps, on ne peut pas être indifférent à son décès, pense le Dr Parent. Au début de ma pratique, je pleurais beaucoup après une mort. Maintenant, mes larmes sont moins fréquentes, mais je ne suis pas habituée pour autant; j'ai toujours du chagrin. Ceci étant dit, il faut développer des moyens de se défendre contre ce genre de peine, ne serait-ce que pour conserver son énergie et son optimisme pour ses autres patients.
"Les personnes âgées sont très attachantes, explique-t-elle. La plupart ont des expériences de vie étonnantes. Évidemment, en général les traits de caractère s'accentuent avec l'âge et certains sont un peu bougons. Mais pour moi, c'est extrêmement stimulant de voir repartir chez lui un patient que j'avais d'abord vu pratiquement incapable de bouger sans aide. Depuis onze ans que je fais de la gériatrie, je suis encore sensible à ce genre de moment. Je pense par exemple à un vieux monsieur dont l'état était si critique qu'on se demandait s'il survivrait. Eh bien, après trois semaines en gériatrie active, il marchait dans les corridors. Un vrai petit miracle! Avec une personne âgée en perte d'autonomie, on apprécie encore plus les changements positifs. C'est aussi fantastique de voir les réactions des patients âgés qui regagnent des forces; ils sont très reconnaissants et c'est très gratifiant pour l'équipe qui s'en occupe."
Heureusement qu'il y a ces minutes de pure joie, car le quotidien du Dr Parent se fait parfois difficile : des quatre médecins qui faisaient de la gériatrie à Lachine, trois sont partis. Ne reste donc qu'elle pour tenir la barre. "Mais l'équipe qui m'entoure est faite de perles, spécifie-t-elle. Les infirmières, la travailleuse sociale, l'ergothérapeute, tout le monde forme une équipe extraordinaire." Il n'empêche que quand elle a terminé ses études, le Dr Parent était loin de s'imaginer que son travail serait aussi accaparant, qu'il se déroulerait dans un contexte de coupures et qu'elle verrait autant de transformations dans notre système de santé. "Les médecins sont formés pour soigner des gens; il n'existe pas de cours dans les facultés de médecine où on nous prépare à aller négocier avec l'administration pour avoir plus de lits ou obtenir les services d'une physiothérapeute, ironise-t-elle. C'est cela qui est lassant, pas de soigner les patients. Je le dis souvent et je le crois sincèrement : si je n'avais qu'à donner des soins, ce serait un travail de rêve que le mien!"
Toutefois, malgré les côtés moins exaltants de la profession, il subsiste encore en elle des traces de la petite fille à peine âgée d'une douzaine d'années qui ne voulait rien d'autre que devenir médecin. "J'avais ce désir par goût d'aider les gens, de les soigner, se rappelle-t-elle. Plus tard, j'ai réalisé que la médecine me permettait d'explorer plusieurs facettes scientifiques et intellectuelles et que j'aimais son aspect dynamique et autonome. Mais au départ, il est clair que c'était l'esprit humanitaire qui m'attirait."
Au cours de ses études médicales qui se sont déroulées de 1981 à 1986 à l'Université de Montréal, France Parent a eu le coup de foudre pour la chirurgie et ensuite pour l'obstétrique. Elle aimait d'ailleurs tellement faire des accouchements qu'elle n'hésitait pas à remplacer un confrère étudiant à la salle d'accouchement une fois son propre tour de garde terminé à la clinique externe! Sans doute aurait-elle opté pour une spécialité chirurgicale ou pour l'obstétrique si l'eczéma ne l'en avait empêchée. Les brossages répétés ne valaient rien pour ses mains et ses bras, et un dermatologue lui conseilla de ne pas emprunter cette voie professionnelle. "J'ai été déçue pendant un certain temps et puis j'ai été tout à fait contente de choisir la médecine de famille et la gériatrie", assure-t-elle.
À l'origine de son amour pour la gériatrie, il y a son internat, pendant lequel le Dr Parent avait fait un stage de gériatrie active au Centre hospitalier de Verdun. Au même moment, on mettait sur pied une unité du même type au Centre hospitalier de Lachine. Séduite par ce champ d'activités, c'est tout naturellement dans cette voie que se dirigea le Dr Parent une fois sa formation médicale achevée. Parallèlement à cela, elle commençait aussi à faire de l'urgence, des hospitalisations, de l'assistance opératoire et du bureau. Elle mena tout cela de front pendant sept ans, jusqu'à ce que l'arrivée d'un premier enfant lui donne envie de profiter elle aussi de nuits de sommeil bien méritées, et donc d'abandonner sa tâche à l'urgence.
De son expérience à l'urgence, le Dr Parent conserve un bon souvenir. Elle appréciait toutefois fort peu l'obligation de travailler très rapidement. "On ne voit pas que des accidentés ou des victimes d'une crise cardiaque à l'urgence; on peut aussi bien retrouver des gens très démunis, parfois déprimés, remarque-t-elle. C'est difficile de savoir qu'on a peu de temps à consacrer à ces personnes parce que juste à côté, il y a quelqu'un dont il faut s'occuper en priorité." De la même façon, elle n'aimait pas l'idée de ne plus revoir les patients qu'elle rencontrait une fois son tour de garde terminé. Par contre, l'utilisation de techniques variées lui plaisait beaucoup. "Ce qui comptait aussi pour moi, ajoute-t-elle, c'était d'épauler mes collègues. À Lachine, nous avions des problèmes de recrutement. Abandonner une activité, c'est savoir que les autres en feront plus, et quand on a un peu l'esprit de groupe, on hésite à se retirer d'un secteur."
En septembre 1997, le Dr Parent a pris une autre décision majeure : fermer son bureau de Dorval où elle suivait depuis dix ans 4 000 personnes. Désireuse de trouver un successeur pour ses patients, elle a vite déchanté : aucun jeune médecin ne voulait prendre sa relève auprès de sa clientèle. Son histoire a même fait l'objet d'un article dans La Presse pour illustrer les conséquences de la pénalité de 30 % appliquée aux débutants pendant leurs trois premières années de pratique. "Je ne sais pas encore comment La Presse m'a repérée, mais cet article a vraiment suscité des réactions autour de moi. Des mois plus tard, on m'en parle encore", constate-t-elle.
En fait, le Dr Parent ne désirait aucun battage médiatique autour de sa décision. Elle avait tout bonnement décidé de fermer son cabinet pour avoir plus de temps pour ses enfants. "Outre cela, rien dans notre système de santé ne favorise la pratique en solo, déplore-t-elle. C'était difficile de travailler très fort pour, au bout de l'année, ne pas en retirer grand-chose une fois que j'avais payé ma secrétaire et tous les frais inhérents à un bureau. Peut-être aussi que j'avais trop "gâté" mes patients; je consacrais fréquemment une ou deux heures après mes consultations pour rendre les appels qu'on me faisait. Si on ajoute à cela que je passais une bonne partie de mes dimanches à remplir de la paperasse, c'était devenu trop lourd pour moi. Après tout, je disais toujours à mes patients qui souffraient d'épuisement professionnel qu'ils devaient établir leurs priorités, mettre des limites. J'ai appliqué mon conseil à mes propres activités, pour moi et surtout pour le bien-être de mes enfants qui ont aussi le droit d'avoir une mère."
Mais si prenante qu'ait été la tâche, le Dr Parent n'a pas abandonné sa clientèle de gaieté de coeur et avoue même que le processus fut assez déchirant pour elle. À la circulaire qu'elle a envoyée à tous, elle a joint un mot personnel dans certains cas, le coeur lourd de devoir dire au revoir à des gens qu'elle suivait parfois depuis plusieurs années. Mais, note encourageante, beaucoup de ses patients lui ont assuré qu'ils comprenaient sa décision et qu'ils ne lui en voulaient pas. Encore aujourd'hui, elle rencontre parfois d'anciens patients qui lui soufflent : "Si vous ouvrez un autre bureau un jour, dites-le-moi." Le compliment la ravit, même si elle est somme toute très satisfaite d'avoir récupéré le temps qui lui manquait pour son conjoint et leurs enfants Raphaël et Véronique.
Avec deux enfants, dont une toute petite fille encore bébé, le Dr Parent a plus ou moins mis une croix sur des loisirs personnels, même sans heures de bureau. Entre les travaux de rénovation qu'elle et son conjoint ont entrepris dans leur maison et son travail, les moments de répit se font rares. Elle aime toutefois à se détendre devant son fourneau pour préparer des repas spéciaux pour ses proches et n'hésite pas à se lancer dans des recettes sophistiquées, pour le grand plaisir de ses invités. Sinon, des balades à bicyclette et de courtes excursions comme la visite d'un zoo font le bonheur de sa famille. Mais son meilleur allié pour combattre le stress du travail demeure un mari enseignant au secondaire, "à la patience extraordinaire, affirme-t-elle. J'ai beaucoup de chance d'avoir un conjoint qui comprend bien que mon travail est prenant."
Mais qu'on ne s'y méprenne pas, le Dr Parent a gardé bien intacte sa flamme pour la médecine même si la pratique en est parfois essoufflante. "Au bout du compte, le plus important, c'est encore de réussir à aider, à soulager des gens, et pas seulement dans leur corps, mais aussi dans leur coeur et leur esprit. Quand j'arrive chez moi le soir et que je peux penser à un patient qui va mieux, je sais que mon travail en vaut la peine", conclut-elle.]