Parution: septembre 1999

Hommage à un pionnier de la psychiatrie moderne
Le Dr Heinz Edgar Lehmann (1911-1999)


Le 8 avril dernier s'éteignait le Dr Heinz Lehmann, psychiatre émérite de l'hôpital Douglas de Verdun, au terme d'une carrière de plus de soixante ans. Homme de science et humaniste convaincu, il a été l'une des figures marquantes de la psychiatrie moderne, tant au Canada qu'à l'étranger.

Heinz Lehmann s'est intéressé à la psychiatrie dès son plus jeune âge. Né en Allemagne d'un père juif et d'une mère protestante, il fait des études médiocres jusqu'à ce que son professeur lui fasse lire Freud. Il n'a que treize ans, mais sa vie en est transformée. En 1935, il obtient son diplôme de médecine de l'Université de Berlin et entreprend son internat.

Au moment où il achève sa formation, l'Allemagne est engagée sur la route du nazisme. Lehmann veut quitter le pays et use d'un subterfuge pour se rendre en Amérique. Des amis de ses parents lui écrivent de Val-David, au Québec, pour l'inviter à y passer ses vacances d'hiver, ce qui lui permet d'obtenir de la Gestapo l'autorisation de quitter l'Allemagne. Lorsqu'il débarque au Québec en 1937, ses bagages contiennent tout ce qu'il faut pour passer deux semaines de vacances de ski!


Le Dr Heinz Edgard Lehmann

Après avoir obtenu le statut de réfugié et un permis temporaire de pratique, le jeune Dr Lehmann se retrouve au Verdun Protestant Hospital, aujourd'hui l'hôpital Douglas. Comme tous les hôpitaux psychiatriques à l'époque, l'institution est en fait un vaste asile où vivent des centaines de patients, dont un grand nombre de personnes schizophrènes. Le travail ne manque pas et le Dr Lehmann en arrive à s'intéresser tout particulièrement à la schizophrénie, qui engendre la souffrance et l'exclusion, mais pour laquelle il n'existe aucun traitement et dont il ne peut soulager efficacement les symptômes.

Au fil des ans, le Dr Lehmann s'intègre à la vie de l'institution et à celle de sa communauté d'adoption. Il épouse une Québécoise, Annette Joyal, dont il aura un fils, François, aussi médecin. Comme plusieurs de ses collègues, il vit avec sa famille dans l'une des petites maisons situées sur le terrain de l'hôpital. En plus de l'allemand et de l'anglais, il maîtrise le français, ce qui n'est pas fréquent dans son milieu. Sa soif de savoir est immense et, malgré sa charge de travail énorme, il dévore les publications scientifiques. C'est ainsi qu'il prend connaissance des travaux des chercheurs français Delay et Deniker qui seront à l'origine de ses propres travaux sur les antipsychotiques.

La psychopharmacologie : une révolution

La plus importante contribution du Dr Lehmann se situe sans conteste dans le domaine de la psychopharmacologie. En démontrant l'efficacité de nouveaux médicaments, le Dr Lehmann a fait beaucoup plus que soulager ses patients; il a imposé une nouvelle façon de voir la maladie mentale - jusque-là perçue par plusieurs comme l'oeuvre du diable - et posé les assises du mouvement de la désinstitutionnalisation que l'on connaît aujourd'hui.

Au début des années 1950, le Dr Lehmann est le premier en Amérique du Nord à utiliser la chlorpromazine dans le traitement de la schizophrénie. Dans la foulée de différentes recherches menées en Europe, le Dr Lehmann entreprend une vaste étude clinique auprès de 70 patients schizophrènes auxquels il administre ce nouveau médicament. Les résultats sont éloquents : après quelques semaines ou quelques mois de traitement, plusieurs patients sont délivrés de leurs hallucinations et libérés de leur camisole de force, certains peuvent même retourner dans leur famille.

La publication de ces résultats a eu un effet retentissant dans le milieu psychiatrique qui reconnaît rapidement l'importance des travaux du Dr Lehmann. Quelques années plus tard, inspiré cette fois par les travaux de collègues suisses, il fait encore oeuvre de pionnier en introduisant l'imipramine dans le traitement de la dépression. Largement publiés, ces résultats confirment la renommée internationale du Dr Lehmann, une renommée qui n'a jamais cessé de croître au cours du demi-siècle, ou presque, qui a suivi.

Une carrière vouée aux malades et à la psychiatrie

Clinicien sensible, professeur émérite et chercheur de talent, le Dr Lehmann a connu une carrière exemplaire. À l'hôpital Douglas, auquel il est resté profondément attaché et où il a toujours été actif, il a occupé plusieurs fonctions, dont celles de directeur médical, directeur de l'enseignement et directeur de la recherche. Grâce à lui et à l'élan qu'il a su donner à la recherche, de nombreux cliniciens et chercheurs se sont joints au Douglas et à son centre de recherche qui jouit aujourd'hui d'une solide réputation sur la scène internationale.

Toujours apprécié de ses étudiants, le Dr Lehmann a activement contribué au développement du département de psychiatrie de l'Université McGill, dont il a assumé la direction de 1971 à 1976 et où il a créé le module de psychopharmacologie en 1976. Professeur émérite, il a publié plus de 300 articles scientifiques au cours de sa carrière, dont la plupart en psychopharmacologie. Innovateur dans l'âme, il a réalisé, avec l'Office national du film, plusieurs documentaires avec des patients du Douglas afin d'illustrer différentes thérapies et leurs traitements pour le bénéfice des étudiants, des thérapeutes et des chercheurs.

De 1981 jusqu'à sa mort, il était également deputy commissioner au département de recherche de l'Office de santé mentale de l'État de New York, une fonction qu'il assumait bénévolement. Récipiendaire du prix Albert Lasker (1957), du prix Stanton (1962), du prix McNeil (1969, 1970, 1974), du Prix des résidents en psychiatrie de l'Université McGill (premier récipiendaire en 1985) et du Prix de l'oeuvre scientifique décerné par l'Association des médecins de langue française du Canada (1992), dont il était membre honoraire, le Dr Lehmann était également compagnon de l'Ordre du Canada. En 1998, il a été introduit au Temple de la renommée médicale du Canada.

Un humaniste

Malgré tous ces honneurs, le Dr Heinz Lehmann est toujours resté humble et accessible. Peu intéressé par les biens matériels, il n'a jamais possédé de voiture et se déplaçait le plus souvent en vélo. Chaque année, à Noël, il tenait à offrir personnellement ses voeux à chaque patient du Douglas et faisait sa traditionnelle tournée de l'hôpital avec son fils.

Ceux et celles qui l'on connu ont une foule d'anecdotes à raconter, chacune révélant la sensibilité, le dévouement, la détermination, la curiosité, la créativité, l'humour et l'extrême préoccupation du Dr Lehmann pour les autres. Jusqu'à la fin, il aura combattu les préjugés contre la maladie mentale et le sort peu enviable que notre société réserve encore trop souvent à ceux et celles qui en souffrent.

Le Dr Lehmann aura ainsi profondément marqué l'évolution de la psychiatrie ainsi que tous ceux et celles qui auront eu le privilège de le connaître personnellement ou à travers son oeuvre. Sa vision de la psychiatrie et de la maladie mentale, profondément humaine, lui survivra longtemps.

Mme Anne-Marie Tardif
Directrice des communications
Hôpital Douglas
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