Le Dr Suzanne Lamarre
Parution: juillet 1999

Aider sans nuire, de la victimisation à la coopération


Fruit de trente ans de pratique en psychiatrie, Aider sans nuire est un livre qui s'adresse à toute personne appelée à intervenir dans une situation d'urgence ou dont un proche est en difficulté. Un livre simple, concis, qui va à l'essentiel, à l'image de son auteure : Suzanne Lamarre, médecin et psychiatre.

Rappelons que l'auteure recevait le prix Abbott-Pelland-Brissette de l'AMLFC et du Collège des médecins du Québec en 1996, pour sa contribution exceptionnelle et son engagement dans la promotion de la santé des femmes.


Le Dr Suzanne Lamarre

Femme engagée, mariée, mère de trois enfants, Suzanne Lamarre s'est retrouvée en psychiatrie un jour parce qu'à l'époque où elle a réalisé ses choix de carrière, le génie était considéré comme un secteur trop scientifique pour une femme et qu'un travail d'anesthésiste ou de radiologiste ne lui aurait pas permis l'accès à des horaires assez stables pour fonder une famille.

Dès les débuts de sa pratique dans cette profession, choisie sous l'impulsion d'une vive impression laissée par un de ses professeurs et psychiatre de formation, le Dr Sarwer-Foner, elle se rend compte qu'il existe très peu d'outils de traitement en asile. Elle est estomaquée de constater à quel point l'état de certains patients empire en cours de traitement alors qu'ils semblaient mieux se porter à leur arrivée à l'institut psychiatrique. Elle prend conscience alors que le contexte médical fait perdre de vue la personne et qu'on traite les patients comme des enfants.

Cette constatation des premières années de pratique se mutera en une ferme conviction, à savoir qu'il faut respecter l'autonomie de chacune des personnes concernées lorsque l'on aborde la question de rétablissement d'un patient. "Depuis que je suis arrivée en psychiatrie, fait valoir le Dr Lamarre, je suis considérée comme une personne spéciale. Je m'oppose systématiquement à ce qu'on détruise une théorie quand on n'a rien de meilleur à offrir." Elle prêche davantage par la méthode essai/erreur, développée de concert avec tous les intervenants, que par la solution détenue et mise de l'avant par un seul individu en position d'autorité : le psychiatre.

"Ce n'est que récemment que j'ai compris exactement en quoi consiste réellement mon rôle et, par extension, celui des psychiatres." Grâce à une lecture fort éclairante d'un volume intitulé Becoming a Manager, écrit par Linda A. Hill, de la Harvard Business School, le Dr Lamarre réalise que durant toutes ses années de pratique, elle a fait de la gestion.

Et qu'est-ce que la gestion? Le Dr Lamarre l'explique ainsi : il s'agit de former des équipes et d'établir des contextes de synergie/coopération dans une approche de solution de problèmes. "Ce n'est pas le traitement, je pense, qui fait vraiment la différence, c'est l'approche; il faut cesser de blâmer qui que ce soit et axer le traitement sur les solutions."

Suzanne Lamarre va plus loin : "Mon travail d'experte requiert environ 10 % de mon temps. Avec la maladie mentale, j'ai dû accepter mes limites et travailler dans un environnement de gestion de problèmes le reste du temps, avec une maladie dont personne ne veut et sur la façon de cesser de donner du pouvoir à cette maladie."

Dans Aider sans nuire, Suzanne Lamarre explique comment passer de la victimisation à la coopération. Son approche est, entre autres, basée sur la nécessité de dire la vérité. Selon elle, le protectionnisme confine patient et psychiatre dans les rôles d'inférieur/supérieur et consiste à faire comme si, à expliquer sans rien changer. Plutôt que d'adhérer à cette logique, le Dr Lamarre ne fera pas d'efforts supplémentaires pour poursuivre un thérapie quand, par exemple, le discours du patient l'ennuie. "Au lieu d'écouter quand même, je vois là un signe qu'on doit changer de piste. Il faut alors avoir le courage de dire au patient : "Arrêtons, nous tournons en rond", argue-t-elle.

Le Dr Lamarre croit mordicus en l'implication de tous les partenaires, car la thérapie se fait d'abord avec ceux qui vivent le problème. "Je n'attends plus, je fais venir toutes les personnes concernées." Qui a tort? Qui a raison? Qui est coupable? Ce type de questions doit disparaître car le psychiatre n'est plus celui qui sait tout, la personne en autorité.

Dans un cas de douleur chronique, par exemple, au lieu de dire au patient qu'avec tel médicament il obtiendra 100 % de résultats, elle l'invite plutôt à l'essayer et à lui indiquer ensuite s'il se sent mieux. Elle refuse qu'on la perçoive comme celle qui va régler la difficulté, la maladie, "La somme des deux parties est toujours plus forte que chacune d'elle." En somme, il s'agit d'un processus d'autoguérison à mettre en place, et grâce à son livre, le Dr Lamarre espère que tout un chacun aura davantage accès à ce processus.

Évidemment, pour réussir dans cette autre façon de faire, il faut s'entourer d'une équipe solide. "En psychiatrie, les gens ont l'habitude de la solitude, du secret, de la confidentialité et cela ne sert personne", déplore le Dr Lamarre.

Cette philosophie peut également s'adapter à tous nos dirigeants, gouvernements inclus, afin qu'ils cessent d'ériger des structures de protecteur/protégé, qui peuvent aisément se transformer en structures de contrôleur/contrôlé et d'abuseur/abusé, soutient-elle. "Dans le domaine de la santé, le modèle québécois est usé, estime le Dr Lamarre, et nous empêche d'évoluer." Plutôt que de multiplier les ressources, il faut les intégrer.

Quand on aborde le sujet de la médication dans le traitement, le Dr Lamarre résume encore une fois sa pensée de façon simple et concrète : d'un côté, il faut que le patient apprenne à dormir sur ses problèmes; de l'autre, on met à sa portée des outils qui lui permettront de se calmer et d'amorcer un changement. La meilleure dose, selon le Dr Lamarre, est la plus petite et la plus efficace, celle qui n'empêche pas le corps de rester alerte.

Suzanne Lamarre se dit fort heureuse professionnellement comme directrice du service d'urgences psychiatriques et de crises du centre hospitalier St. Mary à Montréal. Elle adore St. Mary : "Small is beautiful; ici on gère les problèmes ensemble, je redécouvre la psychiatrie et j'éprouve beaucoup de plaisir et de satisfaction", avoue-t-elle. Elle travaille aussi comme professeure adjointe au département de psychiatrie de l'Université McGill, et cette autre voie lui procure également de grandes joies, particulièrement avec les résidents en médecine familiale, à qui elle transmet les notions de gestion qui lui sont chères et auxquelles elle croit profondément.

Des projets? Bien sûr, encore! Elle veut consacrer temps, énergie, peut-être éventuellement un livre aux victimes d'épuisement professionnel et aux jeunes aux prises avec la maladie mentale. Le Dr Lamarre dit regretter avoir traité de nombreux patients pour épuisement professionnel sans que ceux-ci n'aient jamais réintégré leur milieu de travail. Aujourd'hui, elle remet les pendules à l'heure en oeuvrant à la continuité entre les malades et les organisations. Elle vise le retour au travail d'une autre façon afin que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets.

En ce qui a trait à la maladie mentale chez les jeunes, elle s'avère de plus en plus fréquente, admet la spécialiste. Aussi, le service de St. Mary accorde-t-il une attention particulière aux premières psychoses, aux premiers signes de dépression afin de dédramatiser, de ne pas stigmatiser les jeunes patients et de faire en sorte qu'ils ne soient pas malades toute leur vie. "Ces jeunes-là ont une fragilité spéciale; il faut apprendre et leur apprendre à la gérer comme un atout plutôt que comme une faiblesse, sans pour autant la minimiser", de conclure le Dr Lamarre.

En terminant, voici ce que dit le Dr Pierre Migneault, psychiatre-urgentologue à l'hôpital Douglas, de l'écrit du Dr Lamarre : "Un livre typiquement fin de siècle, en quête de rapports humains moins autoritaires, moins dogmatiques, moins victimisants. Dieu sait que la profession psychiatrique et la société québécoise ont besoin de tels essais critiques, dessillants mais non alarmistes!"]