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Parution: juillet 1999
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Le Dr Michel Bergeron, un ardent défenseur du français dans le domaine de la recherche scientifique |
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Vous connaissez sûrement les revues médecine/sciences et Les Sélections de médecine/sciences, mais connaissez-vous leur fondateur et rédacteur en chef? Il s'agit du Dr Michel Bergeron, un membre de l'AMLFC bien connu pour son rôle de chercheur et de professeur titulaire au département de physiologie de l'Université de Montréal. Ardent défenseur du français dans le domaine de la recherche scientifique, il a bien voulu nous parler de sa carrière et des deux publications qu'il dirige. C'est en 1985 que médecine/sciences a vu le jour, après que les gouvernements français et québécois se soient penchés sur le problème de la transmission des connaissances scientifiques dans la francophonie. Les Drs René Simard, Francis Glorieux et Michel Bergeron ont alors proposé un modèle de revue, bientôt adopté par les Français; médecine/sciences est effectivement un mensuel qui relève aussi bien de Montréal que de Paris. (Le corédacteur en chef actuel est le Français Axel Kahn.) On le lit au Québec et en France, mais aussi en Suisse, en Belgique, en Afrique, dans le monde arabe : partout où il y a des abonnés francophones. |
![]() Le Dr Michel Bergeron |
Quatorze ans plus tard, le Dr Bergeron est très fier du résultat. "médecins/sciences est la revue multidisciplinaire numéro un du monde médical francophone, affirme-t-il. Elle n'a peut-être pas autant de lecteurs qu'elle le mérite, mais elle a un solide succès d'estime." Ce qui n'est pas pour déplaire au rédacteur en chef, c'est que les auteurs québécois font belle figure dans ses pages et occupent de 15 à 18 % du contenu rédactionnel, "alors que le Québec ne représente que 8 % de la francophonie", spécifie le Dr Bergeron.
Difficile de trouver des auteurs scientifiques vraiment intéressants au Québec? "Ah non! proteste le Dr Bergeron. Si tous les chercheurs de qualité au Québec nous envoyaient un article par an, médecine/sciences serait alors un hebdomadaire!" En fait, le Dr Bergeron s'étonne devant le manque de confiance du milieu de la recherche au Québec quant à ses propres capacités. Il cite les grandes revues américaines, que nous pourrions égaler selon lui.
S'il envie un peu les Français, c'est surtout pour leur bassin de scientifiques et d'auteurs, forcément bien plus vaste que le nôtre. "En plus, ils ont l'habitude d'écrire en français, alors que beaucoup de nos chercheurs écrivent en anglais. Je suis cependant très satisfait en pensant que médecine/sciences permet aux auteurs comme aux lecteurs de renouer avec les écrits médicaux en français. N'oublions pas que le français, ce n'est pas que la langue de Molière, c'est aussi celle de Marie Curie!" La culture francophone, autant scientifique que littéraire, le Dr Bergeron l'a faite sienne depuis longtemps. "C'est une culture qui nous appartient aussi, soutient-il. Quand on parle de Rabelais, de Villon ou de Ronsard, c'est aussi l'héritage des Québécois.
"Le premier privilège que Dieu a accordé à Adam, bien avant celui de se reproduire, ce fut de baptiser, de nommer les choses autour de lui, déclare le Dr Bergeron pour expliquer son intérêt pour le français appliqué au domaine scientifique. La langue maternelle, c'est l'outil le plus performant qu'a toute personne qui apprend. La société aussi a besoin de sa langue et également qu'on lui transmette dans sa langue des informations scientifiques. Il est d'une grande importance que les scientifiques parlent la langue des contribuables qui, après tout, financent leurs recherches. Je trouve regrettable que beaucoup n'aient pas encore compris cela, parce qu'ils sont confrontés au publish or perish dont dépendent leur réputation internationale et leurs fonds de recherche. Il n'empêche que l'on doit se faire un devoir d'enseigner dans la langue de nos étudiants et de leur donner des textes en français", plaide-t-il avec conviction.
Si on peut feuilleter médecine/sciences chez soi, il existe aussi un site Internet qui lui est consacré. Mais qui n'est pas près de remplacer la bonne vieille copie papier, selon le Dr Bergeron. Il cite ainsi une enquête de lecture indiquant que seulement 10 % des médecins québécois consultent Internet, chiffre bien sûr fort supérieur quand il s'agit des chercheurs. "Nous axons donc nos efforts vers la réalisation d'un magazine "convivial", qu'on prend plaisir à lire chez soi. Bien sûr, médecine/sciences n'est pas d'une lecture facile, mais si on veut apprendre des choses nouvelles, il faut faire l'effort de lire des choses nouvelles aussi. Un des plus beaux compliments que j'ai reçus venait d'un étudiant en médecine qui m'a dit que dans médecine/sciences, il y avait uniquement des choses qu'il ne connaissait pas", dit le Dr Bergeron en riant.
Mais l'hermétisme n'est pas le fort du Dr Bergeron; il désire aussi toucher des lecteurs qui ne sont ni spécialistes ni chercheurs, voire des étudiants. C'est ce qui a donné naissance en 1996 aux Sélections de médecine/sciences, une publication trimestrielle distribuée uniquement au Québec. "Je trouvais dommage que certains articles de médecine/sciences ne soient pas lus par plus de médecins généralistes. S'informer sur des thèmes comme le vaccin pour le sida ou la sclérose en plaques, par exemple, est utile à tous. Nos patients sont de plus en plus informés, ils lisent, consultent Internet. Nous devons être là pour répondre à leurs questions et les éclairer. Nos généralistes ont besoin de textes sérieux et solides, écrits par des gens compétents, pour le faire."
Bien avant de jouer un rôle dans la presse scientifique francophone, le Dr Bergeron a fait ses études médicales à l'Université Laval. C'est tout simplement un test d'orientation professionnelle qui l'a mené vers la médecine. Alors qu'il se voyait plutôt étudier en génie chimique ou en lettres, le jeune homme se fait dire qu'il a les aptitudes pour devenir médecin. Et même, ajoute l'orienteur, chercheur.
C'est pourtant la clinique qui a été le premier amour du Dr Bergeron. "C'est si stimulant, valorisant et prenant que j'étais emballé par la médecine clinique et que j'avais tout oublié du conseil de cet orienteur. J'ai donc complété ma formation en médecine interne en Californie, au Huntington Memorial Hospital de Pasadena, puis à Boston, à la Lahey Clinic, après avoir fait mon internat à l'Hôtel-Dieu de Québec." Aux États-Unis, l'expérience est aussi belle qu'enrichissante. Nommé chef résident au Huntington Memorial Hospital, le jeune Québécois découvre une médecine clinique qu'il qualifie aujourd'hui de remarquable.
Mais on n'échappe pas à son destin si facilement. La clinique est agréable à pratiquer, certes, mais ses plaisirs ont ses limites, que la recherche pourrait peut-être repousser, s'aperçoit le Dr Bergeron. "Je me sentais frustré de ne pas connaître la cause de certaines maladies, de ne pas disposer de traitements efficaces. J'avais le goût de comprendre, de connaître des choses", explique-t-il. En 1962, de retour des États-Unis, le jeune médecin se retrouve donc à l'Hôtel-Dieu de Montréal pour s'initier à la recherche sur l'hypertension avec le célèbre Jacques Genest.
Contrairement à ce que l'on croit souvent, le Québec n'était pas alors un désert du point de vue de la recherche médicale. Le Dr Bergeron tient à souligner que dans médecine/sciences, on a déjà publié un article rapportant la découverte du bactériophage, par exemple, une découverte datant d'avant l'arrivée du Dr Genest sur la scène médicale. "Il y avait des laboratoires de recherche à Québec et à Montréal, des gens comme Hans Selye, Armand Frappier, Louis Berlinguet, Roger Beaudry et bien d'autres qui étaient déjà actifs", dit-il.
D'abord intéressé par l'hypertension, le Dr Bergeron n'a pas tardé à découvrir que sa passion était partagée par plus d'un à Montréal. De là sa décision de se pencher plutôt sur l'absorption des acides aminés au niveau du rein. Avec son directeur de thèse, le Dr Julien Marc-Aurèle, chercheur en physiologie rénale, il s'initiera donc aux fondements de la recherche. "C'est lui qui m'a fait comprendre la nécessité de me former davantage, dit-il, et qui m'a suggéré en 1964 d'aller en France, au département de biologie du Centre d'études nucléaires de Saclay. J'y ai étudié avec les Drs François Morel et Bernard Droz et j'ai appris les techniques de pointe qui s'appliquaient à l'époque à la physiologie du rein. Tout comme pour mon séjour aux États-Unis, j'ai été enchanté par mes stages de recherche en France. C'est vraiment là que j'ai appris mon métier de chercheur."
En 1967, un poste de professeur adjoint attend le Dr Bergeron au département de physiologie à son retour à Montréal. "C'était comme une période de renaissance pour la recherche, se rappelle-t-il. Il y avait des postes qui s'ouvraient à l'Université de Montréal, beaucoup de possibilités." Dans l'esprit du Dr Bergeron, il y a les modèles qu'il compte bien imiter, que ce soient les Drs Berlinguet et Beaudry à l'Université Laval, Morel et Droz en France, Claude Fortier, Jacques Genest et tant d'autres qui l'ont marqué. "C'est l'enthousiasme et la rigueur de ces hommes qui m'impressionnaient, parce que l'enthousiasme est la vertu cardinale du chercheur", croit-il.
Pour le Dr Bergeron, il semble ne jamais y avoir eu de désillusion par rapport à la recherche. Cet enthousiasme qu'il vante chez les autres, il l'a conservé lui aussi. Le jeune homme qui pénétrait pour la première fois dans le laboratoire du Dr Genest savait que la recherche était un domaine difficile. "Mais je savais aussi que la difficulté était stimulante et qu'à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, se souvient-il. Aujourd'hui, sans doute la situation est-elle différente pour les jeunes chercheurs. À mon époque, il n'y avait pas une si grande différence entre les revenus d'un chercheur et ceux d'un clinicien. Peut-être qu'il fallait une certaine dose de courage pour choisir la recherche au début des années 60, mais il en faut pour choisir bien d'autres métiers!" Le feu sacré, le Dr Bergeron l'a préservé en pensant à ceux qui travaillaient avec lui et qu'il se faisait un devoir d'encourager. "Et puis, c'est un cercle : les résultats obtenus alimentent l'enthousiasme, l'enthousiasme alimente le désir de faire des découvertes", affirme-t-il.
Le Dr Bergeron reconnaît pourtant volontiers que l'insécurité financière inhérente à la recherche peut en rebuter plus d'un en 1999. "Les gens de ma génération ont eu des postes de professeurs, ont eu leur permanence, mais les jeunes vivent autre chose, constate-t-il. Non seulement leur salaire n'est plus assuré, mais ils ont aussi l'obligation morale de penser aux membres de leur équipe, à ces employés dont le revenu dépend d'eux et de leur travail."
Mais ce qui n'a sans doute pas changé depuis trente ans, c'est le plaisir de voir un de ses articles publiés, de savoir sa voix entendue. Au fil de sa carrière, le Dr Bergeron a présenté plus de deux cents communications et articles, rédigé des chapitres dans différents traités de médecine et de physiologie, donné des dizaines de conférences en Amérique, en Asie, en Afrique et en Europe, écrit plus de cinquante éditoriaux sur la politique scientifique au Canada. Il se souvient cependant très clairement de trois moments marquants dans sa vie de communicateur. D'abord, la joie de l'étudiant en médecine qui a trouvé son texte sur la psychose après la chirurgie oculaire dans les pages du Laennec Médical, petite publication des étudiants de la faculté de médecine de l'Université Laval. "Ma première publication de bon niveau, c'était dans l'American Journal of Cardiology, alors que j'étais résident en Californie, poursuit-il. Ensuite, ma première publication originale à rapporter mon travail en recherche fondamentale a été publiée dans Les Compte rendus de l'Académie des sciences. Ce n'était qu'une note brève mais d'une grande importance pour moi; nous évoquions pour la première fois la possibilité que les mitochondries puissent faire la synthèse de protéines, ce qui était une nouveauté."
Directeur d'un laboratoire de recherche en physiologie rénale, le Dr Bergeron n'a pas chômé en tant que scientifique. Sous sa houlette, de nombreux étudiants et assistants s'attardent aux mystères du transport des acides aminés et des relations ultrastructure et fonctions cellulaires. Trois contributions originales sont particulièrement ressorties du lot de tout ce travail : deux nouvelles hypothèses expliquant le mécanisme d'action de divers agents toxiques au niveau du rein, notamment dans le syndrome de Fanconi, ainsi que des nouveaux concepts sur l'organisation tridimensionnelle du réticulum endoplasmique des cellules épithéliales, sur la compartimentation intracellulaire et le transport cellulaire. Ajoutons à cela qu'en collaboration avec le Dr Georges Thiéry, le Dr Bergeron a développé de nouvelles techniques histochimiques d'étude de la cellule.
Mis à part la recherche, qui a occupé la part majeure de sa vie professionnelle, le Dr Bergeron a aussi aimé l'enseignement. "Peut-être parce que j'ai un certain talent de comédien", analyse-t-il. La formation médicale continue a également retenu son attention. "J'ai réfléchi là-dessus, particulièrement sur l'importance de la communication écrite, dit-il. C'est d'ailleurs ce qui m'a mené à créer médecine/sciences et ensuite Les Sélections de médecine/sciences."
Faut-il s'en étonner? Le Dr Michel Bergeron, dans ses temps libres, aime à lire, et pas que des publications scientifiques. Ski de fond, conditionnement physique et patin à glace font aussi partie de ses moments de détente. S'il a beaucoup travaillé, le Dr Bergeron n'en considère pas moins qu'il a réussi à mélanger harmonieusement travail et vie personnelle. Deux enfants lui ont donné beaucoup de joie et partagent sa passion pour la science; sa fille travaille dans le domaine de la biologie marine et son fils complète sa résidence en psychiatrie.
En janvier 1999, la Société canadienne de physiologie a honoré le Dr Bergeron en lui remettant le prix Michel-Sarrazin pour l'Oeuvre scientifique lors de sa réunion annuelle. Ce n'était pas le premier honneur qu'il récoltait; depuis le début de sa carrière, ils n'ont cessé de pleuvoir sur lui, que ce soient les prix Morrin et Fortier remportés en physiologie et en pédiatrie alors qu'il était étudiant en médecine, ou la reconnaissance de l'Association médicale canadienne, qui a récompensé son action dans la catégorie "moyens audiovisuels en éducation médicale", et de l'AMLFC, qui lui a décerné un prix de recherche fondamentale. On a aussi reconnu son apport à la francophonie en lui remettant le Prix du 3 juillet 1608 pour l'excellence de médecine/sciences et en le faisant membre de l'Ordre des francophones d'Amérique. Le Dr Bergeron a également reçu la médaille du 150e anniversaire de la faculté de médecine de l'Université de Montréal.
Parmi les très nombreuses activités du Dr Bergeron, soulignons son rôle de président de l'Association des scientifiques, ingénieurs et technologistes du Canada, de la Fédération des associations pour l'avancement des sciences de l'hémisphère américain (Interciencia), de la Société canadienne de physiologie et du comité consultatif des sciences et de la technologie à Radio-Canada. Il a également été vice-président du comité des parlementaires et des scientifiques au Parlement, secrétaire général du VIIe Congrès international de néphrologie en 1978 et membre du conseil d'administration de l'Hôtel-Dieu de Montréal. L'Académie nationale de Paris l'a élu correspondant étranger en 1986. À l'Université de Montréal, il a été directeur du département de physiologie de 1986 à 1993 et est maintenant professeur titulaire. Il a présidé ou participé à de nombreux comités universitaires, à la planification de l'enseignement ainsi qu'au comité de planification des locaux d'enseignement et de recherche en physiologie du pavillon Paul-G.Desmarais.
La liste des réalisations du Dr Bergeron est très longue. Au pays comme à l'étranger, il a participé à l'organisation de plusieurs manifestations scientifiques et a collaboré au monde de l'édition scientifique à plus d'une reprise. Fondateur du Groupe de recherche en transport membranaire (GRTM), le Dr Bergeron a aussi été invité par la prestigieuse Université Harvard en tant que professeur invité. Ses travaux de recherche sur l'absorption des acides aminés et sur les aminoaciduries, sur l'organisation du réticulum endoplasmique et sur les techniques cytochimiques sont cités dans plusieurs traités de médecine, de physiologie et de biologie.
Voilà donc une carrière brillante, et bien faite pour inspirer tous ceux qui croient qu'il est possible de se tailler une place enviable sur la scène internationale tout en n'oubliant pas l'importance de sa langue maternelle. Avec l'exemple de sa vie professionnelle, avec des publications comme médecine/sciences et Les Sélections de médecine/sciences, le Dr Bergeron est la preuve bien concrète que la culture francophone n'est pas prête de s'éteindre.]