Le Dr Francine Décary
Parution: juin 1999

Héma-Québec à l'enseigne de la transparence et de la responsabilité


Après les douloureux événements qui ont secoué la Croix-Rouge, nous avons assisté à l'automne 1998 à la création d'Héma-Québec. À sa tête, le Dr Francine Décary. La directrice générale d'Héma-Québec nous parle ici de ce qu'il y a de nouveau, mais aussi de la continuité.

D'abord, la continuité. Le Dr Décary en est le meilleur exemple puisqu'elle a repris sous une autre bannière le poste qu'elle avait au sein de la Croix-Rouge. Le Dr Décary a fait partie à divers titres pendant vingt ans des services transfusionnels de la Croix-Rouge dans les secteurs de la recherche et de la gestion aux centres de Montréal, de Québec et d'Ottawa. Jusqu'à la création d'Héma-Québec, elle était la directrice générale des services transfusionnels de la Croix-Rouge de l'est du Canada. Voilà donc une figure connue de tous qui ne peut que symboliser la continuation.


Le Dr Francine Décary

De plus, les actifs et le personnel de la Croix-Rouge ont été acquis par Héma-Québec, et sa mission est la même que celle de la Croix-Rouge. "Les donneurs ont été agréablement surpris de retrouver les mêmes employés quand ils allaient faire un don de sang, remarque le Dr Décary, parce que si certains n'avaient plus confiance en la Croix-Rouge, ils croyaient toujours en notre personnel.

"Ce qui différencie Héma-Québec de la Croix-Rouge, poursuit-elle, c'est d'abord qu'elle est la corporation qui a un lien indirect avec le gouvernement. Héma-Québec a son propre conseil d'administration qui représente tous les maillons de la chaîne entre le donneur et le receveur : receveurs et donneurs, bénévoles, médecins transfuseurs, administrateurs d'hôpitaux, chercheurs, médecins en santé publique, gens du milieu des affaires. Pour nous, c'est un retour à la prise en charge par la communauté d'une activité communautaire."

Héma-Québec fait partie d'une structure divisée en trois parties. L'organisme hérite du rôle de fournisseur responsable de l'approvisionnement et de la qualité des produits sanguins. Les hôpitaux, eux, sont là pour assurer la qualité et la sécurité des transfusions. Quant au comité d'hémovigilance, placé sous l'autorité du ministère de la Santé et des Services sociaux, il assumera la tâche de "chien de garde" de la santé publique en surveillant les risques liés aux transfusions.

Autre nouveauté, Héma-Québec devrait au cours de 1999 commencer à vendre les produits sanguins aux établissements hospitaliers. "C'est une mesure très pertinente, juge le Dr Décary, parce que si l'on paie pour un produit, on tend à en faire une meilleure utilisation, plus rationnelle, et à l'employer de façon encore plus sécuritaire. On prévoit donc avoir besoin de moins de sang, et donc de moins de donneurs. Resteraient les gens qui donnent régulièrement du sang et dont on sait que les dons présentent moins de risques. Cela constitue deux "boucles de sécurité" pour les receveurs."

Au début de 1999, Héma-Québec ne manquait pourtant pas de sang, loin de là. En effet, à la fin de 1998, les réserves de sang représentaient 139 % des besoins des hôpitaux québécois, soit un stock couvrant trois ou quatre jours d'utilisation. "Jamais je n'avais vécu une pareille situation, se réjouit le Dr Décary. C'est un départ extraordinaire pour Héma-Québec." Ce véritable tour de force a d'ailleurs été salué par La Presse, qui a nommé le Dr Décary "Personnalité de la semaine" en janvier dernier.

Cette belle réussite est-elle due en partie à la campagne de publicité réalisée au cours des mois précédents et qui s'est achevée à la fin de février? "Cela a certainement eu un impact, répond le Dr Décary. Nous sommes très fiers de cette campagne qui portait un message clair : on ne fait pas un don de sang pour Héma-Québec, on le fait pour des gens qui en ont besoin. Dans les messages à la télévision ou sur les affiches, ce sont des enfants qui ont été transfusés que l'on voit, et on indique combien de sang ils ont reçu. Cela a frappé l'imagination de beaucoup de gens qui m'ont dit avoir été étonnés à l'idée que l'on pouvait recevoir tant de transfusions. Cette campagne était d'ailleurs une autre nouveauté puisque dans le passé, la Croix-Rouge n'avait jamais disposé de fonds suffisants pour être aussi présente à la télévision."

D'après une étude réalisée pour Héma-Québec, 78 % de la population a été exposée à cette campagne publicitaire, soit la majorité, ce qui a évidemment comblé le Dr Décary. "Dire qu'au début, je n'étais pas convaincue que nous devions nous engager dans cette direction, rapporte-t-elle en souriant. Le fait est que cela a été excellent au point de vue de la visibilité et que cela a sans doute été un facteur important dans le nombre de dons de sang que nous avons reçus par la suite. Reste à savoir s'il s'agissait d'un engouement passager de la part de la population ou si nous devrons à nouveau faire appel à la publicité et, si oui, de quelle façon."

Car ce succès incroyable peut être à double tranchant, le Dr Décary le sait très bien. En effet, en annonçant que les stocks de sang sont tout à fait suffisants et même supérieurs à la demande, on peut perdre des donneurs potentiels qui ne verront pas la nécessité de participer à une collecte. "Les produits sanguins forment un inventaire fragile qui doit être constamment alimenté, constate-t-elle. Si, par exemple, un cataclysme naturel paralysait le Québec, nous ne pourrions pas assurer plus de quatre jours de transfusions. La vigilance est donc toujours de mise pour tenter de rejoindre un maximum de gens, donneurs et bénévoles."

Car la Croix-Rouge comme Héma-Québec, ce sont aussi une foule de bénévoles qui s'occupent des collectes ou font des dons de sang. En août et en septembre 1998, le Dr Décary a parcouru le Québec pour rencontrer plus de 1 000 de ces 25 000 bénévoles. "Il fallait faire le deuil de la Croix-Rouge avec eux pour mieux les amener à collaborer avec Héma-Québec, dit le Dr Décary. Nous avons donc remis à chacun un certificat de reconnaissance de la Croix-Rouge et leur avons fait rencontrer un receveur, et ce, pour chaque région. Nous voulions que nos bénévoles comprennent qu'ils avaient contribué à sauver des milliers de vies dans le passé et qu'Héma-Québec continuait à compter sur eux." Ces bénévoles ont d'ailleurs maintenant droit à un organisme bien à eux : l"Association des bénévoles du don de sang. "C'est une première nord-américaine", dit le Dr Décary, très satisfaite de la création de ce regroupement.

Ce sont ces mêmes bénévoles qui ont sonné l'alarme relativement à l'attente à laquelle devaient s'astreindre les donneurs de sang. Leurs doléances ont été écoutées et comprises et le Dr Décary est fière d'annoncer que "depuis un an, nous pouvons pratiquement garantir qu'un don de sang ne prend pas plus d'une heure. C'est un exploit compte tenu de tout ce que nous avons à faire pendant ce laps de temps." Effectivement, on ne peut pas faire un don de sang en criant ciseau! On remplit d'abord un questionnaire avant de rencontrer une infirmière qui revoit les réponses et pose une autre série de questions, examine les bras du donneur, prend sa température, sa pression et son pouls, lui fait la traditionnelle petite piqûre au bout du doigt et lui propose de remplir un formulaire d'auto-exclusion si besoin est. Ouf! "C'était cette étape qui prenait le plus de temps, dit le Dr Décary; on pouvait attendre deux ou trois heures avant de faire un don, ce qui était loin d'être un incitatif. Maintenant, notre méthode de travail est différente. On a diminué le nombre d'étapes pour que le donneur, à partir du moment où il rencontre l'infirmière, soit assuré de donner du sang dans les quinze minutes qui suivront. Nous sommes vraiment très satisfaits de ce résultat qui est loin d'être atteint partout au Canada."

La transition entre la Croix-Rouge et Héma-Québec s'est très bien passée pour le Dr Décary. Elle l'avoue cependant volontiers, elle aussi a dû faire le deuil de ses vingt ans passés au service de la Croix-Rouge. "Mais c'était tellement stimulant de savoir qu'avec Héma-Québec nous serions autonomes, que nous créerions quelque chose. Cela m'a beaucoup aidée. En fait, l'été 1998 fut très beau pour moi. L'intérêt de mon poste, c'est entre autres qu'il comporte des tâches très variées. Avec la création d'Héma-Québec, j'ai dû me pencher sur des questions légales, d'assurances, sur les dossiers de la publicité, etc. C'était très excitant", affirme-t-elle.

On le devine sans peine, cette période de renouveau a dû être un baume sur une plaie puisque les derniers mois de la Croix-Rouge ont été difficiles pour tous. "Certains membres du personnel osaient à peine dire où ils travaillaient, déplore-t-elle. Nous étions sans cesse sur la sellette, perpétuellement désignés comme faisant partie d'un groupe qui n'avait pas bonne réputation; c'était très stressant. Maintenant, je suis très contente de voir que tous ont retrouvé un sentiment de fierté avec la création d'Héma-Québec."

Mais si pénibles qu'aient été ces moments, il n'a jamais été question d'abandonner le domaine de la transfusion pour le Dr Décary. "Je suis bien trop combative pour cela", lance-t-elle en riant. Plus sérieusement, elle ajoute qu'elle croyait en la valeur de son travail à la Croix-Rouge. "Le plus dur, c'était de ne pouvoir faire savoir que nous faisions aussi des choses bien, que tout n'était pas un désastre. Mais les médias ne voulaient pas véhiculer ce message."

Le Dr Décary n'est pas amère pour autant à l'égard de la presse. Elle se contente de déclarer que les journalistes ne font que leur travail et qu'il revient aux personnes interviewées d'être toujours bien préparées à les affronter. "Et je dois bien le dire, j'aime le contact avec les médias, confesse-t-elle. Depuis avril 1998, j'ai eu beaucoup de choses à dire à la presse et moi, j'adore expliquer des choses, vulgariser. C'est mon "côté professeur" qui revient au galop! L'aspect de la joute intellectuelle que peut comporter une interview me semble très stimulante aussi."

Maintenant que la tempête médiatique autour de la Croix-Rouge s'est calmée, maintenant qu'Héma-Québec a connu un beau commencement, pas question de se reposer sur ses lauriers pour le Dr Décary. Ainsi, elle sait qu'environ seulement 6 % de la population québécoise fait des dons de sang. Les jeunes ne semblent pas suffisamment sensibilisés à l'importance de ce geste. "Nous avons un problème de relève, admet-elle, et nous devons viser la niche des 18-30 ans; l'âge moyen des donneurs augmente et il faudra s'occuper de rejoindre d'autres gens, plus jeunes. Nous en sommes à mettre au point un projet de sensibilisation auprès des élèves du secondaire. C'est ce que j'appelle la "méthode Yamaha". Cette entreprise a lancé des pianos à prix accessible pour les enfants et ces derniers sont devenus des consommateurs fidèles à Yamaha même une fois devenus adultes. Héma-Québec veut faire la même chose avec les jeunes", conclut-elle.

Signalons en terminant que le Dr Décary est professeure associée au département de microbiologie et immunologie de l'Université de Montréal. Elle est membre de nombreux comités d'administration au Québec, au Canada et à l'étranger. Le Dr Décary a complété ses études médicales à l'Université de Montréal en 1963 pour ensuite se spécialiser en hématologie jusqu'en 1974. Elle s'est ensuite rendue à Amsterdam pour décrocher un Ph.D. en immuno-hématologie en 1977 et a obtenu par la suite, en 1996, un M.B.A. à l'Université de Sherbrooke. Conférencière, le Dr Décary a pris la parole à plus de 80 occasions depuis 1975, aussi bien dans des universités et des hôpitaux qu'auprès de divers organismes afin de faire le recrutement de donneurs de sang. Elle a aussi à son actif 119 présentations d'abrégés et 72 publications.]