| Le Dr Anne-Marie Charest |
Parution: mai 1999
|
|
Prendre le temps de réaliser ses rêves |
|
|
|
|
|
Qu'est-ce que le Cho Oyu? Un plat thaïlandais bien épicé? Une race de chiens très rare? En fait, il s'agit plutôt d'un des sommets de l'Himalaya qui se trouve à 8 000 mètres d'altitude. Un de nos jeunes membres, Anne-Marie Charest, l'a affronté en avril 1998 avec une équipe de quatre autres Québécois. On l'avouera, son sport n'est pas banal et est bien éloigné des parties de golf et de tennis à la suite desquelles on se repose devant une boisson fraîche. Ce qui attendait Anne-Marie Charest, c'étaient les dangers de l'altitude et du manque d'oxygène, le froid et le vent, de lourdes charges, la fatigue, la peur parfois et l'impossibilité de communiquer avec l'extérieur pendant des semaines. Comme vacances, on pourrait trouver mieux! "Moi, j'aime repousser les limites, explique-t-elle. Le plaisir de se retrouver en haute montagne, c'est le sentiment de faire partie intégrante de l'immensité et de constater la très grande force de la nature. Je me sens vivante quand mon corps travaille très fort et que je vis des situations extrêmes. L'escalade comporte des dangers, bien sûr, mais le défi est justement d'éviter ces dangers." |
![]() Le Dr Anne-Marie Charest |
On ne part évidemment pas pour l'Himalaya sans une solide expérience derrière soi. Et Anne-Marie Charest a déjà une jolie feuille de route en la matière. Jeune fille sportive, c'est le ski alpin qui l'a amenée à la montagne il y a quelques années. Depuis, elle a escaladé des volcans de l'Équateur, les 6 100 mètres du Huayna Potosi de Bolivie, les Alpes, les Rocheuses, des volcans de l'Ouest américain, etc. Pendant toutes ses études médicales, ses vacances ont été planifiées en fonction de parois escarpées et de sommets vertigineux à atteindre. L'Himalaya manquait à son tableau de chasse. De rêve un peu fou, il est devenu un projet très structuré au fil de ses conversations avec les autres membres de l'équipe, Sylvain Geneau, Éric Martineau, Claude-André Nadon et François Loubert.
Mais même très déterminé et expérimenté, on ne s'envole pas pour l'Himalaya en criant ciseau. Dans le cas d'Anne-Marie Charest et de son groupe, un an de préparation a été nécessaire. Une année non seulement pour être au meilleur de leur forme, mais aussi pour préparer la logistique d'un séjour de plusieurs semaines à l'étranger et pour réunir les 120 000 $ requis pour l'expédition. Pendant un an, Anne-Marie Charest a donc consacré une douzaine d'heures hebdomadaires à améliorer son endurance par des séances de course à pied, de bicyclette ou de ski de fond avec des charges sur le dos, histoire de bien se préparer à transporter les 50 ou 70 kilos de bagages qu'elle aurait à traîner sur le Cho Oyu. Elle a aussi fait de l'escalade sur glace avec piolet.
Quant aux commanditaires à trouver, le groupe a réussi à convaincre la firme The North Face de les aider en ce qui concerne l'équipement et Singapour Airlines pour le transport. "Ce n'était pas un voyage ordinaire; nous partions avec 18 barils remplis d'équipement, souligne Anne-Marie Charest. Nous avons eu la chance de trouver des gens prêts à nous aider, non seulement nos commanditaires mais aussi les boutiques qui ont vendu des t-shirts identifiés à notre expédition et les gens qui les ont achetés."
Partis à la fin de mars 1998, les Québécois sont d'abord arrivés au Tibet, par là où ils désiraient aborder le Cho Oyu. "D'un point de vue culturel, nous avons beaucoup aimé nous retrouver là-bas; le Tibet est vraiment fascinant", affirme-t-elle. Et la longue marche sur le plateau tibétain a commencé, nécessaire pour que l'organisme de chacun s'habitue au changement d'altitude. L'escalade s'est ensuite bien faite, les conditions étant bonnes. "Notre emploi du temps n'avait rien de très spectaculaire, raconte-t-elle. On ne progresse pas sans cesse; il faut monter des camps, trois dans notre cas, avant d'atteindre le sommet, et faire bien des aller-retour pour transporter du matériel. Une journée en montagne ressemblait donc à un lever très tôt, à la préparation du matériel et à des aller-retour entre deux camps. Nous nous accordions aussi des moments de repos pour bien nous acclimater au manque d'oxygène. Nous lisions, nous jouions aux échecs, nous bavardions."
Cette expédition avait ceci de particulier que les cinq membres avaient décidé de ne pas faire appel à des sherpas en altitude et donc de transporter eux-mêmes tous leurs bagages. "Je ne sais pas si ce fut une bonne décision, mais nous voulions vraiment tout faire tout seuls, sans aide", se souvient Anne-Marie Charest. Devant porter des sacs très lourds, le groupe avait aussi pris une autre décision inusitée dans une expédition de ce genre : ne pas transporter perpétuellement avec eux de pesantes bonbonnes de ce précieux oxygène qui aurait pu leur manquer. Ces bonbonnes, elle les compare à une assurance, sans doute très rassurante, mais aussi très chère à l'achat. Dans le cas du groupe, c'est le poids des contenants qui les a fait reculer. L'oxygène est donc resté au premier camp et ils ont préféré miser sur leur acclimatation et sur leur prudence. De plus, leur ascension a été facilitée par le passage avant eux d'une équipe russe qui a accepté que les Québécois utilisent les cordes qu'ils avaient installées.
On pourrait s'imaginer que l'Himalaya est l'endroit le plus solitaire sur terre, mais ce rêve de tout alpiniste est fréquenté par plus d'une équipe à la fois, tous à la poursuite du but ultime qu'est l'atteinte du sommet. Les Québécois ont donc rencontré d'autres alpinistes pendant leur ascension et ils devaient être d'autant plus recherchés qu'on savait qu'ils comptaient parmi eux deux médecins puisque, outre Anne-Marie Charest, François Loubert est aussi médecin. À eux deux, ils ont donc donné des consultations improvisées et soigné les petits et grands maux causés par ces conditions hors de l'ordinaire. Ces rencontres sont devenues de beaux souvenirs pour elle qui vante l'esprit de fraternité de ces gens venus de partout sur la planète pour réaliser le même rêve. Cependant, la présence de deux médecins n'a pas pu empêcher un terrible accident de se produire dans l'équipe russe. "Un de leurs membres est mort d'un oedème pulmonaire, rapporte Anne-Marie Charest. Cette mort nous a tous beaucoup secoués et démoralisés."
Elle-même a été affectée par l'altitude. Tandis qu'elle se trouvait au dernier camp, à 7 400 mètres, alors qu'il faisait tempête et qu'elle était encore bouleversée par le décès de l'alpiniste russe, Anne-Marie Charest a reconnu les symptômes du manque d'oxygène. "Je commençais à entendre des voix et j'avais peur, reconnaît-elle. Tout à coup, la nature m'a semblé hostile. J'ai compris que j'avais atteint mes limites et qu'il était temps que je redescende à notre premier camp."
Des cinq membres de l'équipe, seuls Claude-André Nadon et François Loubert ont finalement réussi à se rendre au sommet du Cho Oyu. Anne-Marie Charest a bien sûr quelques regrets, mais elle est loin d'avoir vécu cela comme un échec. "Ce qui compte, soutient-elle, c'est le succès de l'équipe, et nous avons tous partagé la victoire des deux qui ont réussi." Comme elle le souligne sagement, il est difficile de prévoir la conclusion d'une expédition de ce genre parce que trop d'éléments liés aux lieux, à la température et à la forme des alpinistes sont en jeu. Pour poser le pied sur le sommet, on ne peut en négliger aucun sous peine de mettre sa vie en danger.
Après sept semaines de cette aventure hors du commun, les membres de l'équipe sont revenus au Québec. Au grand soulagement de leurs familles, bien sûr, puisqu'ils n'avaient pas pu communiquer avec leurs proches pendant tout ce temps. Et la vie quotidienne a repris ses droits, tout doucement. "C'est difficile de retrouver le train-train de tous les jours après avoir vécu une expérience si intense, avoue le Dr Charest. Qu'on le veuille ou non, on est changé après cela, et c'est parfois difficile d'expliquer à nos proches les peurs et les joies qu'on a vécues et l'effet que cela a eu sur nous. On s'aperçoit aussi que nos familles et amis ont vécu une grande angoisse pendant notre absence et que cela a été difficile pour eux."
Malgré tout cela, Anne-Marie Charest rêve encore d'une autre expédition, d'autres montagnes et d'autres sommets à escalader. En attendant que se concrétise un autre voyage, elle va continuer à se donner pleinement à un autre défi : sa résidence en médecine familiale à l'Université de Sherbrooke qu'elle est à compléter au Complexe hospitalier de la Sagamie, à Chicoutimi. Parmi ses projets professionnels : la pratique en région, puisque cette amoureuse des grands espaces ne se sent pas à l'aise au milieu du béton des villes. Elle espère bien qu'elle pourra faire de la médecine du sport et de l'urgence et, pourquoi pas, faire profiter d'autres alpinistes de son expérience de la vie en montagne.
"Ce que je retiens du Cho Oyu, conclut-elle, c'est qu'on doit se faire un devoir de vivre ses rêves. Pour moi, c'était l'Himalaya. Mais chacun a un projet personnel qu'il devrait essayer de concrétiser, sans se laisser arrêter par le manque de temps. Quand on me dit que je suis chanceuse d'avoir pu faire ce que j'ai fait, j'ai le goût de répondre que ce n'est pas de la chance, seulement le résultat d'efforts et d'une décision. J'ai pris le temps de réaliser mon rêve et je suis allée jusqu'au bout."]