Le Dr Pierre Côté
Parution: mai 1999

Pratiquer la médecine en milieu défavorisé


Ne dites pas à Pierre Côté qu'il pratique une médecine particulière ou qu'il doit avoir l'âme d'un missionnaire; il vous rétorquera que le seul titre qu'il revendique, c'est celui de médecin du centre-ville. La riche expérience de cet omnipraticien du CLSC des Faubourgs de Montréal a toutefois de quoi faire réfléchir tous ceux qui se demandent si on peut vraiment agir pour aider les déshérités.

Il est vrai que le champ d'action du Dr Côté est en plein coeur de Montréal. Mais oubliez les boutiques chics, les galeries d'art et les bons restaurants qui font la réputation de son centre-ville. À l'est du boulevard Saint-Laurent, le décor de la rue Sainte-Catherine est davantage composé de peepshows, de néons criards et de béton sale que de jolis commerces. Malgré la proximité de l'Université du Québec à Montréal, des bars bondés de la rue Saint-Denis ou du village gay qui a belle allure, la misère est là. De jeunes punks rôdent autour de la station de métro Berri-UQÀM, quémandant une cigarette ou de la monnaie. Des itinérants cherchent un banc, un peu d'ombre sur le trottoir. Pas très loin, des prostituées attendent leurs clients.


Le Dr Pierre Côté

Rue Sanguinet, tout près de la rue Sainte-Catherine, dans la salle d'attente de l'équipe itinérance du CLSC des Faubourgs dont fait partie le Dr Côté, un homme dort, couché sur des chaises. Un autre patient regarde fixement le vide devant lui, cramponné à un sac de plastique qui contient sans doute toutes ses possessions. Ils ne semblent pas dérangés par leur voisin qui chante à tue-tête, pas plus que par un autre patient qui, au téléphone, crie d'une voie angoissée qu'il ne sait plus quand il doit se présenter en cour. Le Dr Côté dira plus tard qu'il s'agit d'un après-midi "normal". Parfois, l'atmosphère est plus agitée, parfois plus calme, mais en ce bel après-midi d'été, rien pour étonner le Dr Côté. Il en a vu d'autres.

"C'est une clientèle avec laquelle je m'entends bien, affirme-t-il tranquillement. La marginalité ne m'effraie pas. Parmi mes patients, j'ai des transsexuels, des séropositifs, des toxicomanes, des gens qui ont des problèmes de santé mentale, des itinérants, etc. Je collabore aussi avec le DSC de l'hôpital Saint-Luc et je travaille avec Cactus Montréal, un organisme qui distribue des seringues et des condoms. Je sais que cela peut paraître étonnant, mais je m'amuse au travail, je ris beaucoup; ce n'est pas du tout un sacrifice pour moi que de travailler dans ce milieu-là, parce que je l'ai choisi et que je l'aime."

Pour nouer de bonnes relations avec ces gens qui vivent en marge de la société, une seule valeur pour le Dr Côté : le respect mutuel afin de bâtir une relation égalitaire. Et, passées la méfiance et parfois l'agressivité initiales, le contact se fait bien selon lui. On avouera pourtant que cette clientèle spéciale nécessite des médecins spéciaux; parfois sans carte d'assurance-maladie, souvent sous l'effet de la drogue ou de l'alcool, ils nagent dans une mer de problèmes dont l'extrême pauvreté n'est pas le moindre.

Mais en fait, ce qui dérange le plus le Dr Côté, ce ne sont pas ses patients, loin de là, mais plutôt l'aspect administratif du réseau de la santé. Il en a contre le manque de volonté d'aider les démunis, l'incompréhension et le manque de moyens. "C'est de se battre contre le système qui est compliqué et frustrant, et non pas de rencontrer les patients, juge-t-il. Par exemple, notre clientèle a souvent de la difficulté à recevoir des soins. Ils entrent dans l'itinérance avec des problèmes très lourds. On joue au ping-pong avec eux : on leur dit qu'ils doivent d'abord régler leur problème de toxicomanie avant de recevoir des soins psychiatriques, mais en toxicomanie on leur suggère d'aller en psychiatrie. S'ils sont itinérants et séropositifs, les services liés à l'itinérance les réfèrent à un organisme qui s'occupe des séropositifs, mais cet organisme peut juger qu'il s'agit d'abord d'un problème d'itinérance, de toxicomanie ou de santé mentale. Bref, ils ont tellement de problèmes que tout le monde se renvoie la balle."

Quant à l'accès à une cure de désintoxication pour les toxicomanes, il est difficile. En ce moment, le Dr Côté voit beaucoup de jeunes de la rue qui consomment de l'héroïne. La solution pourrait être une cure à la méthadone, mais cela ne va pas de soi. Il y a peu de ressources pour eux. Mais demain, prévoit-il, ces jeunes coûteront encore plus cher au système. Ils seront infectés par le VIH, l'hépatite C, seront encore plus inadaptés à la société et seront encore dépendants de la drogue.

Ces jeunes qui errent au centre-ville, le Dr Côté rencontre parfois leurs parents. Certains adolescents ont derrière eux une bien triste histoire, mais tous ne viennent pas de familles dysfonctionnelles et d'un milieu instable. Leurs parents, désespérés, racontent qu'ils ne savent pas ce qui est arrivé à leur fille ou à leur fils. "Au début, ils étaient peut-être seulement des enfants un peu plus difficiles à élever, sans plus. Ils ont commencé à sortir au centre-ville parce que c'est "branché", sont entrés dans un engrenage, ont pris goût à la drogue", dit le Dr Côté.

Régulièrement, le Dr Côté côtoie ces exclus dans leur milieu de vie. Quelques fois par mois, il quitte son bureau du CLSC pour faire une tournée des rues avoisinantes, accompagné d'une travailleuse sociale. Ils s'arrêtent auprès de prostituées, par exemple, le temps de faire un brin de jasette, à la suite duquel, espèrent-ils, certaines prendront rendez-vous au CLSC. Ou alors, c'est un transsexuel qu'ils aborderont. Les transsexuels sont les plus isolés parmi les marginaux, selon le Dr Côté. "Ils achètent des hormones sur le marché noir et les prennent n'importe comment, avec pour résultat des problèmes cardiovasculaires, par exemple, déplore-t-il. J'ai maintenant une cinquantaine de transsexuels parmi mes patients : l'information a circulé de bouche à oreille."

Dans le but d'apprivoiser et d'aider ces gens qui ont parfois eu de mauvaises expériences avec le système médical, le Dr Côté mise sur le travail d'équipe. Travailleurs sociaux, infirmières, psychiatres, tout un groupe d'intervenants est là pour les patients du CLSC des Faubourgs. "Seul, je ne pourrais pas faire grand-chose. Mais ensemble, nous nous soutenons et nous nous donnons l'information dont nous avons besoin, explique-t-il. Nos clients ont souvent plusieurs problèmes, et une seule personne ne pourrait pas tout faire."

Pour naviguer dans ces eaux qui nous paraissent houleuses, le Dr Côté compte aussi sur le réalisme. Pas question de caresser le rêve de changer la société, d'éliminer la pauvreté, la toxicomanie ou la violence. Quand il pense à ses patients, il a des souhaits beaucoup plus modestes qui visent seulement à améliorer leur qualité de vie par des changements à la mesure des efforts qu'ils sont capables de faire. "J'ai des patients qui ont tellement de problèmes... Le fait d'être séropositifs n'est pour eux qu'une difficulté parmi tant d'autres : ils sont aussi itinérants, ils ont un problème de santé mentale, ils sont toxicomanes, etc. Ils ont davantage besoin d'acheter de la drogue, de trouver un endroit où dormir et de se nourrir que de se soigner. Ce sont leurs priorités. Pour ces gens-là, on ne peut pas avoir les mêmes objectifs que pour une clientèle différente qui ne vit pas la même détresse", constate-t-il.

Toutefois, à l'occasion une vraie réussite ensoleille sa semaine. Il cite ainsi le cas d'un patient, revu le matin même, qui a réussi à trouver un travail de concierge et un appartement. "Ce jeune homme séropositif était un itinérant toxicomane et il s'est désintoxiqué, raconte le Dr Côté. Maintenant, il peint, il fait de la sculpture, il suit bien son traitement et il est tout simplement rayonnant! C'est tellement gratifiant de savoir que nous avons réussi à lui donner un coup de pouce! Tous nos patients n'en arrivent pas là, mais c'est bon de voir que certains finissent par mieux vivre."

Et puis, en plus des cas souvent pathétiques des patients du CLSC, le Dr Côté a aussi une autre clientèle formée de personnes bien ordinaires qui travaillent dans le secteur. "J'ai un cabinet privé dans le quartier et j'y reçois entre autres des habitants du village gay qui ne sont pas nécessairement des gens très pauvres ou à problèmes. Cet autre volet de mes activités professionnelles est essentiel pour me rappeler que tous les patients qui me réclament un somnifère ne sont pas nécessairement des toxicomanes", souligne-t-il.

Avec les années, le Dr Côté a appris à se protéger, à poser des limites afin de ne par être submergé par les problèmes de sa clientèle. Cela ne s'est pas fait en un jour. Il avoue que ses premiers patients décédés des suites du sida le bouleversaient complètement. "Il a aussi fallu que je surmonte ma culpabilité d'être en santé, d'avoir une vie personnelle intéressante et un travail que j'adore, remarque-t-il. Aujourd'hui, je sais que je n'ai pas à vivre ce qu'expérimentent mes patients pour les aider et rester empathique."

La médecine, Pierre Côté l'a choisie alors qu'il était encore très jeune. Ses études médicales à l'Université Laval, de 1982 à 1987, l'ont pourtant un peu déçu, parce qu'elles ne correspondaient pas à son envie d'être sur le terrain. Et puis, sa décision était déjà prise; il voulait travailler avec les démunis. Voeu exaucé lorsqu'il s'est joint comme résident en médecine familiale à l'équipe du CLSC Centre Sud de Montréal et qu'il a rencontré des médecins qui lui ont servi de modèles, dont les Drs Jean Robert, alors du DSC de l'hôpital Saint-Luc, et Marie-France Reynault, chef de l'unité de médecine familiale. Ils lui ont appris que la santé forme un tout et que les facteurs socio-économiques et environnementaux ne sont pas à négliger. Son intérêt pour l'itinérance est né de son implication au sein de l'organisme Dernier Recours, où il a travaillé au dispensaire avant de se joindre à l'équipe itinérance du CLSC des Faubourgs.

"La médecine, c'était sans doute ma façon d'exprimer mon besoin d'humanisme, suppose-t-il. Moi, j'ai choisi comme les marginaux de Montréal comme clientèle, mais il y a bien des manières d'aider les gens. Ainsi en est-il du personnel des unités de soins prolongés, qui accomplit un travail que je serais incapable de faire."

Si sa clientèle du CLSC est particulière, le Dr Côté insiste toutefois pour dire qu'il est "un médecin ordinaire qui fait de la médecine ordinaire, mais dans les règles de l'art."

"En fait, ajoute-t-il, cet article sur moi me gêne un peu. Il y a tant de gens qui font des choses fantastiques dans le domaine de la santé. Moi, tout ce que je désire, c'est de pratiquer dans des conditions correctes pour que nos patients aient les mêmes droits et la même accessibilité aux soins que le reste de la population."

Pour ces laissés-pour-compte de la société, pas de conférences de presse, d'actions médiatiques, pas de grandes firmes de relations publiques pour mousser leur cause. Comme le note le Dr Côté, ils ne sont pas revendicateurs et ce ne sont pas eux qui assisteraient à un conseil d'administration pour réclamer les services dont ils auraient besoin. Restent quelques voix qui s'élèvent pour nous rappeler en leur nom que tous ceux qui ont besoin de soins y ont droit. Pierre Côté est parmi ceux-là, au centre-ville de Montréal, dans ce petit coin de jungle urbaine qu'il contribue à rendre un peu plus humain, un peu moins désespérant.]