Parution: avril 1999

Le Dr Micheline Sainte-Marie : une Québécoise à Halifax


Toute petite, Micheline Sainte-Marie caressait déjà le rêve de devenir médecin. Pourquoi? Mystère, puisqu'il n'y avait aucun médecin dans son entourage et que tout le monde jouissait d'une excellente santé dans sa famille. "Je me souviens seulement que je voulais prendre soin des gens et les aider", dit-elle. Voilà une mission que cette gastroentérologue pédiatrique, qui pratique à l'hôpital Izaak Walton Killam pour enfants de Halifax, a parfaitement réussie.

Après ses études au collège Jésus-Marie, la jeune fille fit son entrée à la faculté de médecine de l'Université de Montréal en 1963. Il n'était pas encore si fréquent à cette époque de croiser des femmes dans les couloirs de la Faculté, mais 1963 était une année "grand cru" pour les étudiantes : elles étaient vingt-cinq à avoir été admises en médecine et douze d'entre elles venaient... du collège Jésus-Marie! "Comme l'union fait la force, nous ne nous sommes pas du tout senties isolées à l'université et nous avons participé très activement à toutes les activités étudiantes. En fait, j'ai eu la chance de ne jamais subir aucune discrimination, que ce soit pendant mes études ou dans le milieu hospitalier. Il faut dire que dans les années 60, tous les résidents travaillaient très, très fort, les femmes comme les hommes, et qu'il n'existait aucune mesure comme les congés de maternité pour nous différencier. Alors, à condition de ne pas avoir peur du travail et de démontrer une bonne dose d'enthousiasme, il n'y avait aucune raison pour que les femmes soient traitées différemment", dit le Dr Sainte-Marie.


Le Dr Micheline Sainte-Marie

Très vite, au tout début de ses études médicales, le Dr Sainte-Marie a su qu'elle serait pédiatre. "Je préfère, et de loin, travailler avec des enfants plutôt qu'avec des adultes, affirme-t-elle. Ils accordent facilement leur confiance, sont francs et observent bien leur traitement s'ils comprennent pourquoi ils doivent faire ou ne pas faire ceci ou cela. De plus, ils ont cette capacité de se rétablir vite et de bien répondre aux traitements, ce qui est très gratifiant pour un médecin." De 1968 à 1971, le Dr Sainte-Marie fit donc sa résidence en pédiatrie aux hôpitaux Maisonneuve-Rosemont et Sainte-Justine.

Elle s'installa ensuite pendant trois ans à Denver, question de se former en gastroentérologie au centre médical de l'Université du Colorado. Comme elle le souligne, il y a vingt-sept ans la gastroentérologie débutait à peine et le Dr Sainte-Marie se sentait très attirée par les défis de cette jeune discipline qu'elle comptait bien appliquer aux enfants. À Denver, elle eut la chance de toucher à tout, de la clinique (avec des patients adultes) à la recherche. Ce furent trois années très formatrices qui lui ont laissé un excellent souvenir, entre autres grâce à son directeur, le Dr Fred Kern, et au Dr Arnold Silverman qui l'initièrent à la gastroentérologie. "Mais jamais je n'ai été tentée de demeurer aux États-Unis. J'adore les Américains... mais seulement comme voisins! lance-t-elle en riant. Toute cette accumulation de biens matériels et cette société de consommation dans laquelle ils vivent, cela ne m'intéresse pas du tout. Je suis donc revenue tout naturellement, et sans regret, au Québec à la fin de ma formation."

Ce retour eut lieu en 1974. Cette Montréalaise d'origine s'établit alors à Québec puisqu'elle avait choisi d'œuvrer au CHUL. Au fil des années, elle devint professeure associée au département de pédiatrie de la faculté de médecine de l'Université Laval et enseigna tant aux étudiants en médecine qu'aux résidents. "J'ai bien sûr évolué comme professeure, juge-t-elle. J'ai connu l'époque où l'enseignement se faisait devant des étudiants passifs, qui écoutaient silencieusement le professeur donnant le cours, et qui prenaient des notes. Personnellement, je préférais un modèle d'apprentissage plus actif où le professeur donne des jalons aux étudiants pour les guider tout en les laissant explorer eux-mêmes certains thèmes; je suis donc plus à l'aise avec les méthodes pédagogiques modernes." Voilà une vision qui a su plaire aux résidents du programme de pédiatrie de l'Université de Dalhousie puisqu'en 1996, ils ont remis au Dr Sainte-Marie le Prix de professeur de l'année.

La recherche allait aussi occuper une partie de son temps. Déjà, en 1966, elle participait à un premier projet à l'hôpital Sainte-Justine. Le goût de la recherche n'allait plus jamais la quitter et elle a toujours eu un projet de recherche "sur le feu". Que ce soit en nutrition ou en gastroentérologie (maladie de Crohn, transplantation du foie chez les enfants). Le curriculum vitae du Dr Sainte-Marie dénombre quantité de présentations au Québec, au Canada anglais et à l'étranger ainsi que des publications et des abrégés de communication.

Avec cette passion pour la découverte et la transmission de connaissances, inutile de dire que le Dr Sainte-Marie est depuis longtemps vendue à la cause de l'éducation médicale continue. "J'aime beaucoup communiquer, tenter d'expliquer ce que je sais, autant à mes patients qu'à leurs parents et aux professionnels de la santé, expose-t-elle. Je juge que si on a un certain talent pour la communication, il faut s'en servir au maximum pour partager ses connaissances avec les autres." Sera-t-on surpris d'apprendre qu'en de nombreuses occasions, le Dr Sainte-Marie a pris la parole lors d'activités d'éducation médicale continue? En Nouvelle-Écosse, l'Université de Dalhousie a tenu à souligner l'importance de l'apport du Dr Sainte-Marie en éducation médicale continue en lui décernant le prix Lea C. Steeves.

Quant à la clinique, elle a été et demeure le premier amour du Dr Sainte-Marie. "Je suis d'abord et avant tout une clinicienne, déclare-t-elle avec conviction. Recevoir des enfants dans mon bureau, me trouver près d'un jeune patient, c'est une expérience toujours fantastique pour moi et le temps n'émousse pas mon plaisir, bien au contraire.

"Au début de ma pratique, j'étais, comme tous les jeunes médecins, très pressée de poser le bon diagnostic et de trouver le traitement adéquat, raconte-t-elle. Avec les années, j'ai compris que les patients ne consultent pas toujours pour les raisons que l'on croit; il y a souvent d'autres problèmes qui se cachent derrière leurs plaintes et leurs demandes. Il faut les écouter pour décortiquer leur histoire et parvenir à la vérité. Cela demande du temps, mais c'est justement de temps et d'écoute dont les gens ont besoin et trop souvent leur médecin ne leur en offre pas assez, selon moi."

Du temps et une oreille empathique, les patients du Dr Sainte-Marie en ont sans doute besoin plus que jamais : la situation sociale et économique du Canada a bien changé et pas nécessairement pour le mieux pour certains. Aussi, le Dr Sainte-Marie déplore que trop d'enfants soient entourés par bien des gens, mais sans personne pour jouer le rôle d'ancre et de pilier pour eux. "De plus, la population ne s'enrichit pas et cela paraît dans le taux de morbidité infantile. La pauvreté est un vrai problème pour les petits, non seulement pour leur santé, mais aussi parce qu'ils doivent affronter la grande frustration de grandir dans une société de consommation à laquelle ils ne peuvent pas participer."

Tout au long de sa carrière, le Dr Sainte-Marie a été une femme très active et n'a jamais manqué de s'impliquer au sein de divers organismes scientifiques et professionnels. Dès ses débuts en médecine, elle a collaboré à diverses activités du Collège des médecins du Québec, du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, de l'American Academy of Pediatrics, de la North American Society of Pediatric Gastroenterology, de la Société canadienne de pédiatrie et de l'Association canadienne de gastroentérologie, du Conseil médical du Canada, pour ne nommer que ceux-là. À Québec et ensuite à Halifax, elle a fait partie de très nombreux comités universitaires et hospitaliers. On notera également qu'elle a été membre fondateur et première présidente de la Fondation canadienne des maladies digestives et qu'elle s'est impliquée au sein de la Fondation canadienne de la maladie de Crohn et de la colite.

Après neuf ans au CHUL, c'est vers les Maritimes que le Dr Sainte-Marie a choisi de pratiquer en 1983. On lui offrait un poste très intéressant, soit responsable du programme de pédiatrie prégradué à l'Université de Dalhousie, et la possibilité de travailler dans un hôpital pédiatrique, ce qui la séduisait doublement. Depuis quinze ans, elle habite donc Halifax, une petite ville qu'elle aime bien même si elle reconnaît que vivre en français lui manque souvent. "Mais pour ma part, je me considère chanceuse; quand on fait partie de comités nationaux, on fréquente le triangle Ottawa-Toronto-Montréal et cela me permet de "faire des trempettes" assez fréquemment en milieu francophone, apprécie-t-elle. Et puis, Londres n'est qu'à quatre heures d'avion de Halifax et de là, Paris est tout proche. Comme j'aime beaucoup les voyages, je suis ravie de cette proximité avec l'Europe."

Le Dr Saint-Marie est tout de même très sensible à la question de la langue dans les soins de santé. Elle sait bien à quel point il est important que les parents et les enfants puissent s'exprimer dans leur langue maternelle quand la maladie frappe et que l'anxiété est au rendez-vous. Avec d'autres collègues francophones, elle a donc contribué à mettre sur pied des services en français pour la population acadienne, ce dont elle est très fière.

Différente, la pratique en Nouvelle-Écosse? "Pas vraiment, croit-elle. Les parents que je rencontre ici ont les mêmes préoccupations que les parents que je voyais à Québec. Leur premier souci est toujours que leur enfant retrouve la santé et, s'il doit subir une intervention, qu'il souffre le moins possible. C'est universel, non?"

Si satisfaisante que soit sa vie à Halifax, le Dr Sainte-Marie n'écarte pas l'idée de quitter la Nouvelle-Écosse un jour et de partir à l'aventure pour un endroit nouveau, comme elle l'a fait quand elle s'est envolée vers le Colorado. "J'adore la nouveauté et la découverte, admet-elle. Parfois, je me dis que j'aimerais bien pratiquer en Europe ou, encore plus dépaysant, en Asie. Il s'agit d'un continent que je ne connais pas du tout et je serais bien curieuse de voir la façon dont les médecins travaillent là-bas et de connaître les pathologies qu'on y trouve. Qui sait? Peut-être bien qu'un jour j'aurai l'occasion de le faire."

En attendant, c'est à Halifax qu'on compte sur elle. Ses patients, ses étudiants, ses collègues, autant de gens qui se fient à son savoir-faire en matière de clinique, d'enseignement et de recherche. C'est aussi dans sa maison de Halifax qu'elle fait résonner son piano, dans cette petite ville baignée par la mer qu'elle aime à flâner, visiter les galeries d'art, voir des pièces de théâtre amateur – "où les acteurs sont tellement plus spontanés", selon elle -, recevoir des amis autour d'un repas qu'elle aura longuement préparé ou tout simplement se détendre avec un bon roman.

Oublions les vieilles blagues sur la différence d'heure entre les Maritimes et le Québec. Toute la carrière et les réalisations du Dr Sainte-Marie prouvent de façon éclatante que là comme ailleurs, des médecins y visent l'excellence et le bien-être de leur communauté.]