Le Dr Augustin Roy
Parution: septembre 1998

Je n'accepte pas que ce soit l'État qui dicte aux médecins ce qu'ils doivent faire


Pendant des années, qui a le mieux incarné LE médecin aux yeux des Québécois? Il s'agit du Dr Augustin Roy, bien sûr, qui a veillé à la bonne marche du Collège des médecins du Québec en occupant le double poste de secrétaire et de président. Aujourd'hui retraité, le Dr Roy a cependant gardé toute l'ardeur qu'on lui connaissait. Il prouve mieux que personne que si on peut "sortir" un homme de la médecine, on peut difficilement "sortir" la médecine de l'homme!

Le Dr Roy conserve encore des liens avec le Collège en sa qualité d'administrateur. C'est qu'on ne rompt pas ainsi une vieille histoire d'amour; dès 1960, le Dr Roy commençait à s'intéresser à la profession médicale dans le cadre de ses stages en administration. "L'intérêt pour ce domaine est ancré en moi, lance-t-il en riant. Je vais mourir en combattant en faveur d'une bonne pratique et de la médecine libérale."


Le Dr Augustin Roy

Cette notion de liberté si chère aux yeux du Dr Roy, il la trouve menacée par les temps qui courent. "La médecine se "fonctionnarise", déplore-t-il. Le médecin devient un fonctionnaire de la santé qui perd la liberté de choisir le lieu de sa pratique, ses heures de travail, ses tâches, etc. Pour moi, c'est inacceptable; je conçois encore la médecine comme une profession vouée au bien-être des patients, mais aussi empreinte de liberté d'action. Je ne peux pas accepter que ce soit l'État qui dicte aux médecins ce qu'ils doivent faire sous prétexte de les diriger là où sont les besoins."

Tout est dans la façon, dit-on. Et c'est justement contre la façon dont on traite les médecins qu'en a le Dr Roy. "Bien sûr que les médecins sont là pour répondre aux besoins de la population, mais je crois aux mesures incitatives, pas à la force, explique-t-il. Si on veut plus de médecins à certains endroits, qu'on leur offre des conditions de travail plus intéressantes. Autrefois, les médecins se distribuaient tout naturellement selon les lois du marché. Maintenant, on en est à étouffer la pratique privée en les mettant sous la tutelle des régies régionales. Les médecins se rendent-ils compte de ce que cela représente?"

Ce qui inquiète aussi le Dr Roy, c'est le départ de nombreux médecins qui ont accepté les mesures incitatives à la retraite. "Parmi eux, certains travaillaient auprès des personnes âgées en centre d'accueil. Et maintenant, on voudrait les remplacer par des plus jeunes qui n'ont pas nécessairement le goût ni l'expérience requise pour oeuvrer dans ce domaine. C'est un manque complet de bon sens, affirme-t-il avec conviction, et ce sont encore les jeunes médecins qui vont écoper."

Le sort des patients le préoccupe aussi. L'oeil vif et le pas alerte, le Dr Roy ne fait pas ses 70 ans. Ce qui ne l'empêche pas de réfléchir sur le sort des personnes âgées et de se demander de quels services de santé elles pourront profiter. "C'est scandaleux, tonne-t-il, de voir que des gens qui ont payé taxes et impôts pendant toute leur vie ne peuvent pas compter sur les services qu'ils ont contribué à payer."

Comme on le voit, s'il y a encore quelque chose qui passionne le Dr Roy, c'est bien sûr le sort de la population et de ses confrères et consoeurs! Il jure suivre encore de près tous les dossiers qui les concerne, et on le croit sans peine. On n'a qu'à discuter quelques instants avec lui pour s'apercevoir que sa mémoire étonnante lui permet de se souvenir de tous les événements passés, de tous les changements, de toutes les négociations liées à la médecine qui ont eu lieu depuis plus de trente ans. Voudrait-on faire un film ou écrire un livre sur l'histoire de la médecine au Québec qu'il faudrait interviewer le Dr Roy, véritable mine de renseignements, sur tout, d'hier à aujourd'hui.

Cette grande expérience, on la connaît bien. Il arrive ainsi que des médecins de tous âges dénichent parfois son numéro de téléphone et lui demandent conseil. De ces conversations, il retient ceci : "Le climat est mauvais. Les médecins se sentent impuissants et inquiets face aux changements qu'ils affrontent. Je m'en rends compte encore mieux maintenant que mon horaire me laisse le temps de les écouter aussi longtemps qu'ils le désirent."

Le Dr Roy se défend bien de l'image de "défenseur des intérêts économiques des médecins" qui l'a suivi pendant toute sa carrière, même s'il avoue, avec un sourire malicieux, qu'il se serait bien vu négociant en leur nom. Plus sérieusement, il se déclare toutefois très content de ce qu'il a pu accomplir au Collège. "J'étais là pour promouvoir la qualité de la médecine. Et je suis très fier aujourd'hui de pouvoir dire que cette qualité des services est excellente et qu'elle se compare très bien à celle de n'importe quel autre pays."

Quand l'ancien président-secrétaire du Collège dit que la médecine, c'est sa vie, on le croit sur parole. Il en a fait le choix alors qu'il était encore très jeune et il se rappelle le moment de ce choix, lié au souvenir de son père décédé d'un infarctus alors qu'il n'avait lui-même que 13 ans. "S'il n'était pas mort de cette façon, je me demande si je ne serais pas devenu un homme d'affaires ou encore un avocat, dit-il d'un air songeur. En tout cas, il aurait fallu que ce soit un travail où j'aurais été en contact avec beaucoup de gens, parce que c'est ce qui m'a toujours plu."

Maintenant qu'il a un horaire moins chargé, le Dr Roy ne chôme pas pour autant. Il suit de très près l'actualité et dévore journaux et émissions d'information, tendant l'oreille non seulement aux nouvelles liées à la santé, mais aussi à l'éducation, à la politique et à l'économie. Il donne aussi parfois des conférences et ne manque pas de se rendre souvent à Québec où il est un habitué du Parlement.

"J'essaie aussi de consacrer du temps à mes petits-enfants, note-t-il. Je n'ai pas pu être très présent auprès de mes propres enfants, carrière oblige, mais je me reprends avec mes petits-enfants. Je trouve tout simplement merveilleux de les voir évoluer pendant leurs premières années de vie et j'apprécie mon rôle de grand-père."

La vie, ce sont aussi les joies simples de la nature et de la campagne. Et les grands projets de rénovation, chers à cet homme dynamique. Justement, le Dr Roy a une maison au Bas-Saint-Laurent qu'il a pris grand plaisir à rénover lui-même en partie. Car s'il n'est pas un bricoleur à proprement parler, le Dr Roy a toujours aimé les grand travaux, le ciment à couler et les murs à déplacer. Le terrain n'a pas échappé à sa rage d'activités et il s'est improvisé jardinier paysagiste pour planter fleurs et arbustes.

"Quand j'ai quitté le Collège, je n'avais pas de plan particulier. J'avais 66 ans au moment de mon départ, il y a quatre ans, et je savais bien que, comme tout le monde, il faudrait que je cesse de travailler à un moment donné. Et maintenant, je constate que je manque de temps. Je n'ai même pas le temps de voyager comme ma femme et moi croyions que nous le ferions", soupire-t-il.

Sans doute est-il à moitié sincère, ce soupir. On ne consacre pas toute sa carrière à la médecine pour tirer un trait sur le passé une fois l'heure de la retraite arrivée. Le cheminement du Dr Roy fait la preuve que la vie active a plus d'un visage et qu'elle ne se termine certainement pas à 65 ans.]