Parution: août 1998

Trois générations de médecins en Acadie


Jean-Dominique Gauthier, Louis-Marie Gauthier et Anne-Geneviève Gauthier ont plus d'un point en commun. Le nom et les liens du sang, bien sûr, puisqu'il s'agit d'un père, de son fils et de sa petite-fille. Mais il y a aussi entre eux le choix d'une même profession puisque ces trois générations d'Acadiens ont opté pour la médecine.


Le Dr Jean-Dominique Gauthier


Le Dr Louis-Marie Gauthier et Mme Anne-Geneviève Gauthier

"Mon père est âgé de 87 ans, mais il reçoit encore des patients à son bureau, dit fièrement le Dr Louis-Marie Gauthier. Quant à ma fille, Anne-Geneviève, elle complète en ce moment sa deuxième année de médecine à l'Université Laval, la même université que mon père et moi avons fréquentée." Le Dr Gauthier fils est lui-même fort actif. À son bureau de Shippagan ou au centre hospitalier de l'Enfant-Jésus de Caraquet, on le connaît et le reconnaît comme un généraliste dévoué qui a toujours voulu participer au développement de son milieu et de ses services médicaux. Les membres de l'AMLFC se souviendront aussi qu'un de nos colloques régionaux de 1997 s'est tenu sous sa présidence, à Caraquet.

À la base de cette vocation, il y a bien sûr son père qui a commencé à pratiquer en 1938. Époque héroïque : le Dr Jean-Dominique Gauthier multipliait les déplacements pour les accouchements et les visites à domicile, recevait sa clientèle à son bureau et devait par la force des choses se faire à l'occasion "arracheur de dents" ou optométriste. Enfant, Louis-Marie Gauthier se souvient que la récompense suprême était de pouvoir accompagner son père, aussi coroner, sur les lieux d'un accident. Il aimait aussi le suivre jusqu'à l'hôpital pour ces retours où, dans l'automobile, son père lui faisait le récit des cas vus dans la journée. "Comme médecin, mon père était et est encore d'une grande honnêteté et d'une grande générosité. À un moment où les gens devaient payer eux-mêmes leurs soins de santé, je voyais bien comment il essayait d'aider sa clientèle qui n'était pas toujours très riche. S'il y a des qualités qui m'ont marqué et que j'ai essayé d'imiter par la suite, ce sont celles-là", raconte le Dr Gauthier.

Comme son père avant lui, Louis-Marie Gauthier a tenu à s'installer dans la région de Caraquet. Quand il a commencé à y exercer, en 1975, on peut dire que le travail n'a pas manqué. Des nuits interrompues par des accouchements et des urgences, il en a connu, tout comme des journées de travail de 16 heures partagées entre son bureau et l'hôpital et des périodes de garde quasi perpétuelles. Il faut dire que si le centre hospitalier de l'Enfant-Jésus compte maintenant douze généralistes, un chirurgien, un gynécologue, un anesthésiste et un radiologiste, le Dr Gauthier n'avait, il y a vingt-deux ans, que deux autres collègues pour l'appuyer. Ce qui aurait pu être un cauchemar, il l'a cependant vécu comme une aventure exaltante et la meilleure des façons de développer à toute vitesse autonomie et sens de la débrouillardise. "Et puis, quand j'avais un problème, j'avais mon père pour me conseiller", souligne-t-il.

Parmi les meilleurs souvenirs du Dr Gauthier, il y a ses activités en obstétrique. Pas seulement en tant que responsable de ce service à l'hôpital, pendant quinze ans, mais aussi pour ces moments tout simples où il présidait au miracle toujours étonnant d'un petit enfant accueilli par ses parents. Après 2 000 accouchements et l'arrivée de gynécologues, il a abandonné cette activité très prenante, mais elle lui manque encore. "J'aime voir naître la vie, avoue-t-il. Parfois, juste avant un accouchement, je perdais un patient. Assister à une naissance après avoir vu mourir quelqu'un, ça a quelque chose de réconfortant et de très beau."

Outre l'obstétrique et ces cas difficiles qui le passionnaient, le Dr Gauthier a aussi été responsable de l'urgence de son hôpital. Aujourd'hui encore, il met la main à la pâte dans ce service. Il a également tenu à jour ses connaissances en anatomie en étant assistant opératoire pendant de nombreuses années. L'éducation médicale continue est d'ailleurs un thème qui a toujours retenu son attention. Perfectionnement en oncologie, en urgentologie, en pédiatrie et en gériatrie; le Dr Gauthier a toujours désiré rester à la fine pointe des dernières connaissances et n'a jamais manqué d'assister chaque année à plusieurs congrès.

Avec les années, si sa pratique est devenue un peu moins exténuante, le Dr Gauthier n'en a pas moins continué à donner beaucoup de son temps à son milieu professionnel. Président du CMDP de son hôpital, membre de son conseil d'administration, représentant des hôpitaux au Conseil médical régional du Réseau Santé, président du comité des médecins au Réseau Santé du nord-est, autant de fonctions qu'il a assumées avec enthousiasme. "Quand on veut faire la meilleure médecine et donner ce qu'il y a de mieux à ses patients, il faut participer à tout, juge-t-il. Cela demande du temps, mais c'est encore en tentant de se rapprocher des centres de décision que l'on augmente ses chances d'obtenir ce que l'on veut."

Jeune médecin plus qu'occupé, le Dr Gauthier pouvait compter sur son épouse, Rita. Et tout au long de sa carrière, souligne-t-il avec reconnaissance, c'est elle qui lui a permis de mener de front plusieurs activités. Une seule ombre au tableau, peut-être : ne pas avoir pu être aussi présent qu'il l'aurait désiré auprès de son fils et de sa fille. "Je me console en me disant que je tentais en autant que possible d'être là pour les repas en famille, dit le Dr Gauthier. Et puis, chaque été, nous prenions de longues vacances tous ensemble."

Maintenant que sa vie professionnelle lui laisse un peu plus de temps libre, le Dr Gauthier peut se livrer à ses passe-temps préférés : la numismatique, la philatélie et sa collection de bandes dessinées. (Eh oui! Le Dr Gauthier est un fervent collectionneur qui adore les vieux Spirou et autres Blake et Mortimer.) Il ajoute à cela un penchant pour la musique baroque et la pratique du haut-bois. Entre cet instrument et lui, il y a une vieille histoire d'amour puisque son intérêt remonte à un voyage de son père en Europe, alors qu'il était enfant. "Mon père est revenu avec un haut-bois, se souvient-il. J'ai appris à en jouer quand j'étais au collège et ensuite j'ai continué à prendre des leçons quand je me suis réinstallé dans la région."

Mais l'heure où le Dr Gauthier pourra consacrer tout son temps à la musique et à ses collections n'a pas sonné. Il aime même à penser que, comme son père, il continuera à pratiquer jusqu'à un âge avancé. Il ne lui déplairait pas non plus que sa fille vienne travailler dans son coin de pays. "Je ne veux pas du tout l'influencer, se défend-il, mais si elle devenait allergo-immunologue, ça rendrait service à la région; il n'y en a pas ici."

Pour sa fille, le Dr Gauthier prévoit pourtant des conditions de travail encore plus difficiles, en un sens, que celles qu'il a connues et son père avant lui. "La médecine de mon père était une médecine clinique basée bien plus sur le contact avec ses patients que sur des tests de laboratoire, qui n'existaient pas alors, explique-t-il. Moi, j'ai vécu le grand essor du domaine médical, le progrès de la technologie. Par contre, j'en suis à trouver que la pratique devient de plus en plus réglementée, tellement qu'il me semble que l'État nous encadre trop en résumant notre travail à une histoire de coûts et d'efficacité. Quant à ce qui attend ma fille, je crois bien que ce seront de plus en plus de tracasseries administratives et probablement salariales. Je ne suis pas pessimiste et il est évident que je suis heureux qu'elle ait choisi la médecine, mais cela ne m'empêche pas de croire que la réforme de notre système de santé ne sera facile pour personne, pas plus pour les médecins que pour les patients."

Mais bon sang ne saurait mentir. Du Dr Gauthier père qui sillonnait les routes de sa région pour visiter sa clientèle à son fils qui a toujours voulu aider les gens de sa communauté, Anne-Geneviève aura sûrement hérité de quelque chose de précieux, le sens de l'engagement dans son milieu.]