Le Dr Guy Pelletier
Parution: juillet 1998

Après vingt ans de pratique, il éprouve toujours le même plaisir à enfiler sa blouse blanche pour accueillir le premier patient de la matinée


Quand nous lui avons dit que nous aimerions l'interviewer pour le Bulletin de l'AMLFC, le Dr Guy Pelletier a ri : "Moi? Mais j'ai eu une carrière bien ordinaire", a-t-il protesté. Trop modeste, le Dr Pelletier. Modeste et oublieux du fait que toutes les carrières médicales sont passionnantes si elles sont vécues par un homme de coeur comme lui. Car le cardiologue se double dans son cas d'une personnalité attachante et soucieuse de privilégier les valeurs humaines.

Adolescent, Guy Pelletier n'éprouvait pourtant aucun penchant pour la médecine. "Tout sauf ça, se souvient-il. Pour moi, la médecine, c'était apprendre une foule de notions par coeur et les répéter mécaniquement à des patients : ça ne m'attirait absolument pas. Par contre, le génie me semblait très intéressant et je m'imaginais très bien faisant des plans et des calculs."


Le Dr Guy Pelletier

Un événement bouleversant viendra changer la vision du jeune homme : la mort de son père à la suite d'une maladie coronarienne. En l'espace de quelques semaines, il change ses plans de carrière et décide, avant même de faire sa demande d'admission dans une faculté de médecine, qu'il sera cardiologue. "La maladie de mon père a fait en sorte que j'ai été en contact avec le monde hospitalier, explique-t-il. Très rapidement, j'ai aimé l'atmosphère de l'hôpital, je me suis senti curieux du travail des médecins. Sans doute aussi le décès de mon père a-t-il joué un rôle dans ma décision. Quant à mon choix de la cardiologie, il relevait de la précision de la spécialité. J'aimais l'idée de devoir prendre des décisions rapides qui allaient avoir un impact majeur sur la santé des gens."

Tambour battant et avec toute la fougue de la jeunesse, il choisit d'aller à l'Université McGill et n'hésite pas à supplier la vieille dame qui règne au bureau des admissions de lui donner un formulaire de demande d'admission. "Elle m'a répété je ne sais combien de fois que j'arrivais trop tard et que toutes les places seraient prises. Je me suis obstiné. De guerre lasse, elle a cédé", se rappelle-t-il en riant. Toujours aussi décidé et fonceur, il investit encore quelques jours plus tard le bureau des admissions, cette fois pour tenter d'obtenir un rendez-vous avec le doyen, question de mieux vendre sa cause. Encore une fois, son insistance le fait gagner. "J'avais eu affaire à la même vieille dame. Elle devait commencer à avoir sérieusement envie de se débarrasser de moi, pauvre dame!" suppose-t-il. Des années plus tard, le doyen de l'époque, le Dr Douglas G. Keannear, se souvient encore du jeune homme qui a réussi à forcer le barrage des secrétaires pour le voir. "Lorsqu'il me croise, il m'en parle encore", dit le Dr Pelletier en souriant.

L'entêtement a du bon. Contre toute attente, le jeune homme est accepté à McGill à l'automne 1968. Il y complétera ses études médicales et fera son internat en médecine interne à l'Hôpital général de Montréal. Ensuite, en 1975, direction Atlanta. La ville d'Autant en emporte le vent a perdu son charme sudiste, mais elle demeure l'endroit par excellence pour se former en cardiologie même si sa réputation laisse à désirer. Dans le camion de déménagement qu'ils conduisent pour aller vers le sud, le Dr Pelletier et son épouse découvrent une page déchirée du Times où un gros titre annonce : "Atlanta : murder capital of USA". Le Dr Pelletier se souvient encore du soupir désolé de son épouse!

Effectivement, la violence sera au rendez-vous et le couple s'apercevra bien assez vite que le Times n'a rien exagéré. Les Pelletier se rappellent encore que les médecins qui répondaient à des appels de nuit devaient être escortés par des gardes de sécurité dans les terrains de stationnement. "Et encore, même les gardes se faisaient attaquer!" plaisante-t-il. Au Gready Memorial Hospital, l'hôpital de comté que fréquentent les démunis, le Dr Pelletier fait la découverte de la pauvreté. Les patients qu'il voit n'ont pas qu'à affronter les suites d'un infarctus; leur condition est souvent compliquée par une insuffisance rénale, la tuberculose ou un diabète mal contrôlé. De plus, beaucoup n'ont pas d'argent pour acheter les médicaments nécessaires à leur guérison ou encore ne savent pas comment les prendre.

Comme en feuilletant les pages d'un mauvais journal sensationnaliste, le Dr Pelletier voit défiler sur des civières des victimes de tentative de meurtre ou des prostituées qu'on a battues. Au Gready Memorial, le jeune spécialiste québécois constate toute l'ampleur des problèmes sociaux de cette Amérique qui n'a rien à voir avec les films hollywoodiens. Il a même la surprise de découvrir qu'il y a à l'intérieur de l'urgence une véritable prison pour les patients délinquants! "Heureusement, les "Gready docs", comme on nous appelait, avaient une bonne réputation parmi la population et nous ne nous sentions pas trop menacés", affirme-t-il.

Après cette année fertile en changements et en découvertes, le Dr Pelletier est heureux d'oeuvrer dans un centre hospitalier universitaire et privé à l'atmosphère plus paisible. En fait, ce séjour aux États-Unis sera inoubliable pour les Pelletier. S'ils découvrent pêle-mêle le racisme, la vie de banlieue américaine et les inévitables insectes qui se baladent en permanence dans leur maison, ils font aussi connaissance avec des médecins qui resteront à jamais leurs amis. Après ces années à Atlanta (dont un an en cardiologie générale et un an consacré à l'hémodynamie), le Dr Pelletier serait presque prêt à y rester.

Mais au Québec, on manque de cliniciens à l'Institut de cardiologie de Montréal. En 1978, le Dr Pelletier en joint donc les rangs. C'est là que se déroulera toute sa carrière dont les premières dix années seront consacrées à la clinique. "J'aime la clinique, affirme-t-il. Les gens qui viennent me consulter sont souvent très effrayés et c'est très gratifiant de se sentir en mesure de les rassurer tout en restant objectif et réaliste. L'optimisme, c'est très important, autant pour les patients que pour leur médecin."

Mais là où le grand sourire et l'affabilité naturelle du Dr Pelletier s'effacent, c'est quand il s'aperçoit qu'un de ses clients persiste à fumer malgré son état de santé. "J'en suis venu à être tellement exaspéré que j'ai fini par prévenir certains patients : ou ils abandonnent la cigarette ou ils se cherchent un autre médecin. Ma philosophie est que chacun doit faire sa part. Les médecins font beaucoup en essayant de continuer à assurer des services de qualité aux patients dans les conditions actuelles, alors je pense qu'il est de leur responsabilité de s'aider eux-mêmes en agissant sur des facteurs de risque comme le tabagisme."

Cette approche qui peut sembler un peu radicale porte fruit. Devant la "menace", le Dr Pelletier estime que 9 patients sur 10 cessent de fumer, à la grande satisfaction de leurs conjointes qui sont souvent les premières à applaudir à cette mesure. "Bien entendu, je ne fais pas ce genre de remarque quand mon patient est hospitalisé, quelques heures après son infarctus, nuance le Dr Pelletier. J'attends notre première rencontre. Et si un patient est assez honnête pour m'avouer qu'il n'a pas encore arrêté de fumer, mais qu'il a diminué son nombre de cigarettes, je ne refuse pas de le traiter. Au contraire, j'apprécie son effort. Et je me croise les doigts en espérant qu'il sera non-fumeur sous peu."

Outre ses activités cliniques, le Dr Pelletier est responsable depuis 1983 du programme de transplantation cardiaque de l'Institut de cardiologie. Il est également le co-directeur médical du programme de greffe cardiaque et le directeur des techniques non invasives depuis 1996. "Chaque greffe est un petit miracle pour moi, je ne m'y habitue pas, confie-t-il. C'est tellement valorisant de voir un patient dont les chances de survie étaient presque nulles retrouver une qualité de vie améliorée après une greffe. Ces gens-là sont très reconnaissants et c'est très agréable de travailler pour eux. Et puis, même les patients pour qui la greffe se passe moins bien sont satisfaits. Il m'est arrivé de demander à certains d'entre eux s'ils regrettaient l'intervention et tous m'ont répondu que non. Pour eux, l'intervention en vaut la peine même si elle n'est pas un succès complet pour tous."

Homme d'équipe, le Dr Pelletier mise sur la force réunie de tous ceux qui l'entourent. Il cite ses collègues cardiologues, les chirurgiens, les coordonnatrices du programme, les microbiologistes, les travailleurs sociaux et les psychiatres, l'équipe infirmière. "Nous nous rencontrons tous les mercredis matin depuis 1983 et j'aime toujours autant ces rencontres qui sont très précieuses. Il règne un esprit de collégialité qui me plaît beaucoup; chacun réalise l'importance des autres intervenants et c'est ce qui fait la force de notre programme", observe-t-il.

Mais il y a bien d'autres choses que ses succès avec ses patients pour le rendre heureux. Ainsi, le 21 juin dernier, c'est un père comblé qui s'est couché. Imaginez : dans la même journée, il avait assisté au repêchage de son fils Jean-Marc par les Flyers de Philadelphie et, pour couronner le tout, sa femme lui apprenait au téléphone que leur fille Anne-Marie venait de recevoir la médaille du Gouverneur général du Canada pour sa moyenne de 95 % obtenue en dépit de ses vingt heures hebdomadaires consacrées à la natation. Ouf! De quoi donner des palpitations, même au cardiologue le plus en forme!

"Mes enfants ont grandi en faisant du sport, précise-t-il. Dans le cas de mon fils, c'était bien sûr le hockey, mais ma fille est aussi une sportive accomplie : elle fait partie de l'équipe de natation junior du Canada. Inutile de vous dire que ma femme et moi, nous ne comptons plus les heures que nous avons passées dans les piscines et les arénas! Mais nous sommes tellement fiers d'eux!"

Sans doute Anne-Marie et Jean-Marc sont-ils aussi très fiers de leur père. Car, après vingt ans de pratique, rares sont ceux qui peuvent lancer avec conviction qu'ils n'ont jamais regretté leur choix de carrière et qu'ils ont toujours le même plaisir à enfiler leur blouse blanche pour accueillir le premier patient de la matinée. Alors, que le Dr Pelletier se rassure, tous les cheminements sont passionnants quand ils sont accomplis dans la bonne humeur et le dévouement. Et c'est tout à fait son cas.]