Le Dr Paul Roy
Parution: juin 1998
Une contribution majeure à la radiologie

Inconnu du grand public, le Dr Paul Roy n'en est pas moins une des plus intéressantes figures de la radiologie québécoise. Grâce à lui, le développement technologique en ce domaine a fait un très grand bond et, encore aujourd'hui, on utilise partout en Amérique du Nord les appareils et techniques qu'il a créés.

Les radiologistes sont familiers avec l'appareil Saturn et son système d'arceaux pour les cathétérismes vasculaires et cardiaques. Le Dr Roy en est le concepteur, tout comme de l'appareil permettant l'angiosériographie à large champ. Utilise-t-on la technique du cathétérisme artériel par voie axillaire ou de la phlébographie des membres supérieurs? On utilise du même coup une invention du Dr Roy. C'est sans compter la technique de l'angiographie posturale dans les syndromes vasculaires de l'émergence des membres supérieurs, l'infiltration du nerf tibial postérieur dans l'artériographie des membres inférieurs ou encore le signe de l'éperon dans le diagnostic différentiel des kystes et des tumeurs du rein, trois autres techniques dues à l'apport du Dr Roy.


Le Dr Paul Roy

Cette contribution majeure à la radiologie, le Dr Roy affirme qu'il lui a été permis de l'apporter en grande partie grâce à son modèle et mentor, le Dr Albert Jutras, qui fut responsable du département de radiologie de l'Hôtel-Dieu de Montréal. Au début de sa pratique à l'Hôtel-Dieu, le Dr Roy s'apprêtait à choisir la neuroradiologie comme sous-spécialité. Il commençait à peine à orienter ses lectures en ce sens et à prévoir un fellowship, que le Dr Jutras lui confiait en 1959 un important mandat : mettre sur pied des services de radiologie cardiovasculaire à l'Hôtel-Dieu. Le Dr Jutras avait vu en son jeune collègue l'homme de la situation, d'autant plus qu'il s'était familiarisé avec la chirurgie cardiovasculaire pendant sa résidence. "Quel défi! J'en ai vite oublié la neuroradiologie, assure-t-il. Il existait très peu de connaissances sur la question à l'époque, mis à part en Suède où on s'y intéressait. J'ai donc dû me former tout seul, avec l'appui d'un médecin français de passage à Montréal qui avait justement eu la chance d'aller en Suède."

C'est ce vide presque complet autour de la radiologie cardiovasculaire qui a permis au Dr Roy de laisser aller son esprit créatif. Il n'existait pas d'appareils spécifiques pour les examens? Qu'à cela ne tienne, il allait en inventer. Pas de techniques? Il innoverait. Après tout, le Dr Jutras lui avait laissé carte blanche. "Nos besoins ont créé nos outils", résume-t-il. Aidé par des firmes comme Picker (qui a fabriqué l'appareil Saturn), le Dr Roy s'est donc attelé à la tâche. Et les résultats ont été aussi rapides qu'étonnants. En 1960, le premier escamoteur automatique de cassettes à large champ permettant l'angiograpnie périphérique à large champ était fabriqué. En 1961, c'était l'approche axillaire percutanée pour le cathétérisme artériel qui était développée. En 1961-62, on construisait le prototype de l'appareil Saturn.

"En 1962, le 10e Congrès international de radiologie avait lieu à Montréal. Cela a été une vitrine extraordinaire pour les réalisations faites à l'Hôtel-Dieu, raconte le Dr Roy, d'autant plus que nous venions d'inaugurer à l'hôpital la première section d'angioradiologie, dont j'étais le chef. Sauf les Suédois, personne à part nous ne s'était encore intéressé à ce domaine, pas même les Américains, qui ne portaient pas attention à ce qui se passait en Suède." (Nos voisins du Sud se sont d'ailleurs inclinés deux ans plus tard devant les réalisations québécoises en décernant au Dr Roy le premier prix pour la présentation de son escamoteur automatique de cassettes à large champ lors de la 50e assemblée annuelle de la Radiological Society of North America.)

Un peu à l'image de Cocteau devant le célèbre "Étonnez-moi!" que lui lança Diaghilev, le Dr Roy réussit donc à réaliser les désirs du Dr Jutras. Des décennies après sa rencontre avec lui, le Dr Roy parle d'ailleurs avec le plus grand respect et beaucoup d'affection de cet homme qui a donné l'impulsion initiale à sa carrière. "J'aimais sa culture très vaste et son intelligence supérieure, dit-il, et jusqu'à ses caprices et défauts. Il avait une extraordinaire aptitude à la création; il aurait aussi bien pu être un artiste qu'un radiologiste. Pas étonnant que son fils Claude soit devenu un grand cinéaste après avoir fait ses études de médecine."

Le Dr Jutras était aussi une source d'inspiration permanente de par sa propre capacité à imaginer de futurs développements. En témoigne cette anecdote du Dr Roy : "Je n'étais alors que résident en radiologie se souvient-il, quand, un beau matin, il nous a livré sa vision du futur de la profession. Il nous disait qu'un jour nous n'aurions plus besoin de faire les examens en chambre noire ni de lunettes spéciales pour cela, que tout se passerait au grand jour. Il parlait aussi de télémédecine et de transmission des images à distance. Nous, les résidents, étions aussi ébahis qu'emballés par ses propos qui nous projetaient dans l'avenir. Rien de tout cela n'existait, mais le Dr Jutras avait déjà tout prévu. C'était vraiment un visionnaire."

C'est donc la personnalité hors du commun du Dr Jutras qui a entraîné le Dr Roy vers la radiologie. Mais, ce qui le séduisait aussi dans sa spécialité, c'était l'aspect physique du travail. "Quand j'ai constaté qu'on pouvait découvrir tant de choses par le biais de la radiologie, j'ai trouvé ça fantastique. Et puis, j'étais tout simplement attiré par l'aspect visuel de la spécialité." En 1958, pourtant, jeune spécialiste fraîchement engagé à l'Hôtel-Dieu, la radiologie que le Dr Roy pratiquait n'avait rien à voir avec la version moderne que nous connaissons. Il rit aujourd'hui en se rappelant qu'il a cru momentanément que tout était accompli et que les rayons X et plaques photographiques qui formaient l'essentiel de l'appareillage étaient bien suffisants. "En fait, c'était très rudimentaire. On commençait à peine, à Baltimore, à travailler sur des amplificateurs d'images qui permettaient de sortir des chambres noires", note-t-il. Il était alors bien loin de se douter que lui-même ferait faire un pas de géant à sa spécialité dans les années qui suivraient.

Le goût de la médecine est entré dans la vie de Paul Roy alors qu'il était encore bien jeune. En effet, collégien à André-Grasset, il dévore un livre sur la vie de Pasteur. Cette lecture sera déterminante. Lui qui hésitait jusque-là entre l'architecture et le journalisme - il était directeur du journal de son collège -, il découvre subitement sa voie. Et, en 1948, il fait son entrée à la faculté de médecine de l'Université de Montréal. Ayant toujours désiré se spécialiser, le Dr Roy envisageait de choisir la chirurgie. Sa rencontre avec le Dr Albert Jutras allait se charger de changer le cours des choses. Il allait ensuite compléter sa formation par un stage en pathologie radiologique au Armed Forces Institute of Pathology de Washington.

Toute la carrière du Dr Roy s'est déroulée à l'Hôtel-Dieu. Il a toujours résolument tourné le dos aux tâches administratives : pas question pour lui d'abandonner la clinique ni l'enseignement. "J'ai sûrement dû participer à la formation de quelques centaines de radiologistes, affirme-t-il. Au début, nous faisions de l'enseignement magistral. Maintenant, je préfère et de loin le tutorat, qui permet de former un résident en travaillant avec lui. J'ai maintenant beaucoup de plaisir à voir tous ces médecins à qui j'ai enseigné et qui sont devenus patrons et professeurs à leur tour."

On a également pu lire et entendre le Dr Roy à de très nombreuses reprises. À son actif, 61 publications et 106 communications scientifiques au Canada, aux États-Unis et en Europe. Ses réalisations lui ont valu le certificat de Mérite de l'Association canadienne des radiologistes et le prix Albert-Jutras ainsi que le statut de membre émérite de la Société canadienne-française de radiologie et du CMDP de l'Hôtel-Dieu et de membre d'honneur de la Toronto Radiological Society.

Membre de plusieurs associations médicales, le Dr Roy a entre autres été vice-président de la Société canadienne-française de radiologie et membre du bureau de rédaction du Journal de l'Association canadienne des radiologistes. On se souviendra aussi des liens qui existent entre lui et l'AMLFC. Il a ainsi été un collaborateur permanent de L'Union médicale du Canada et sa toute première communication scientifique a été prononcée pendant notre 29e congrès, en 1959.

À l'heure actuelle, le Dr Roy se définit non sans humour comme un "radiologiste virtuel". C'est que, normalement, l'heure de la retraite aurait dû sonner pour lui en janvier 1998. Devant la pénurie de radiologistes, on lui a accordé un "sursis" de six mois. Et il ne s'en plaint pas. "J'aime encore ce que je fais et je considère que la radiologie est plus passionnante que jamais. L'image, quoi de plus important? Si on ne s'intéresse pas à la radiologie, on rate certainement quelque chose", croit-il.

Quand il retrouvera sa liberté, le Dr Roy compte bien en profiter pour voyager et voir du pays. Il surveillera aussi de près la "vocation" très précoce d'un de ses petits-fils qui déclare à six ans qu'il veut devenir médecin. Un deuxième Dr Roy en perspective? Qui sait, peut-être lui devra-t-on à lui aussi une autre évolution spectaculaire de la médecine.]