Le Dr François Auger
Parution: mai 1998
L'ingénierie tissulaire, un domaine extraordinairement excitant

La recherche médicale québécoise n'a pas toujours à s'incliner devant la puissance américaine. Une des meilleures preuves de cette affirmation : le travail innovateur du Dr François Auger, directeur du Laboratoire d'organogénèse expérimentale (LOEX) de l'hôpital du Saint-Sacrement de Québec et président de la firme de biotechnologie et d'ingénierie tissulaire Altertek/Bio inc.

Le travail du Dr Auger, la recherche sur la création in vitro de peau complète, de vaisseaux sanguins, de ligaments et d'équivalents bronchiques et osseux, aurait semblé relever de la science-fiction la plus fantaisiste il n'y a pas si longtemps encore. Et voilà qu'aujourd'hui, on compte, dans un futur pas si lointain, sur la possibilité de cultiver en laboratoire des "organes de rechange". Déjà, on peut entrevoir la reconstitution d'un sein de cette façon et qui sait si un foie, par exemple, ne pourra pas être reproduit un jour. Inutile de dire que toutes ces possibilités fascinantes soulèvent l'enthousiasme du Dr Auger. "C'est un domaine extraordinairement excitant!", s'exclame-t-il.


Le Dr François Auger

C'est à l'hôpital du Saint-Sacrement que le Dr Auger mène ses travaux. Il éprouve un attachement tout spécial pour cet établissement; son père y a pratiqué, lui-même y est né, y a fait sa résidence et y a même rencontré son épouse. C'est aussi à Saint-Sacrement que le Dr Auger a été amené à se pencher, en 1984, sur la culture de peau, à la demande des plasticiens de l'hôpital qui en avaient besoin pour les grands brûlés. Le Dr Auger était alors un jeune immunologue-infectiologue à peine revenu d'un voyage d'études aux États-Unis où il s'était intéressé au sida. Cette demande des chirurgiens plasticiens allait transformer sa carrière en le faisant s'orienter vers la culture de tissus humains qu'on appelle maintenant ingénierie tissulaire.

Le petit laboratoire de ses débuts a évolué. En 1984, le DrAuger devait payer de sa poche son premier microscope. Quatorze ans plus tard, le LOEX occupe 8 000 pieds carrés, a un budget annuel de 850 000 $, et une équipe de plusieurs dizaines de personnes y oeuvre. On y a réalisé en 1986 la première transplantation d'épiderme cultivé en laboratoire au Canada et à l'heure actuelle, les membres du LOEX jouent un rôle de pionniers sur la scène mondiale dans la reconstitution des vaisseaux sanguins. En fait, c'est à Saint-Sacrement qu'on trouve une des plus importantes équipes consacrées à la reconstruction de tissus humains en Amérique du Nord. Le rayonnement scientifique du LOEX est certain : 36 articles scientifiques publiés, 5 chapitres de livres et 147 communications sont à mettre au crédit de ses membres.

Inutile de dire que le Dr Auger n'est pas peu fier des réalisations de son laboratoire. Tout ce qui tempère son enthousiasme, c'est l'avenir pour le moins incertain de la recherche québécoise. "Maintenant, je ne crois pas qu'il serait possible pour un jeune chercheur de faire ce que j'ai fait en arrivant à Saint-Sacrement, déplore-t-il. J'ai beau avoir une nature optimiste, je m'inquiète pour la relève."

Heureusement, la clinique est là pour nourrir sa passion pour la recherche. Au chevet des patients brûlés reçus à Saint-Sacrement, le Dr Auger comprend mieux que jamais pourquoi il passe des heures à travailler. Devant les souffrances tant physiques que psychologiques des grands brûlés, il a envie encore davantage de faire progresser nos connaissances afin d'aider la population. "Comme infectiologue, j'ai surtout affaire à des gens très malades qui sont intubés ou inconscients, ce qui limite un peu le contact que j'ai avec eux, explique-t-il. J'essaie de leur donner un mélange de soins qui combinent l'humanisme et la haute technologie."

Une autre occasion d'oublier les tracas causés par cette ère de coupures budgétaires, c'est la firme Altertek/Bio inc. Le Dr Auger l'a fondée en 1994 avec un autre chercheur du LOEX, le Dr Lucie Germain. Mais attention, même si Altertek/Bio est une société vouée à la fabrication, au développement et à la commercialisation de produits issus de l'ingénierie tissulaire et de biomatériaux, son président ne se considère pas comme un homme d'affaires. "Plutôt comme un scientifique qui s'est associé à des hommes d'affaires, spécifie-t-il. Je pense qu'au Québec, nous faisons des choses qui sortent de l'ordinaire et qu'on peut mettre en lumière nos réalisations et viser l'excellence si on se lance en affaires. Je suis et serai toujours un chercheur, mais qui désire valoriser son domaine de recherche en le commercialisant." Pour le moment, deux produits sont offerts chez Altertek/Bio : les tissus cutanés et les vaisseaux sanguins. Cela n'empêche pas le Dr Auger de rêver au moment où on pourra reproduire des organes, des cartilages, des os. "Sans promettre de miracles, je crois bien que nous verrons tout cela un jour", dit-il.

On a de la difficulté à le croire, mais ce chercheur captivé par son travail a d'abord boudé la médecine en voulant se faire actuaire. Son père était chirurgien cardiaque, mais le Dr Auger avoue que les horaires chargés de son père ne l'incitaient nullement à penser à la médecine pour lui-même. Il lui a fallu une "indigestion de chiffres" provoquée par l'étude de l'actuariat pour qu'il songe à une autre orientation professionnelle, à la fois scientifique et humaniste. Ce choix serait le bon et en 1973, il faisait son entrée à la faculté de médecine de l'Université Laval. En ce qui concerne sa spécialité, la microbiologie et l'infectiologie, il s'y est initié à l'Université de Montréal. "Pour moi, la médecine générale était exclue; on n'imagine pas à quel point c'est difficile d'être un bon généraliste, constate-t-il. Je préférais me concentrer sur un domaine particulier pour l'exploiter à fond. Au hasard d'un stage à Saint-Sacrement, j'ai découvert la microbiologie et son mélange de clinique et de laboratoire, et j'ai été séduit par cette combinaison d'activités qui rejoignaient tous mes goûts. La recherche, elle, m'a plus particulièrement intéressé à partir du moment où j'ai étudié à Montréal."

La bourse McLaughlin lui a ensuite permis d'aller se former aux États-Unis, d'abord à Baltimore et ensuite au National Institute of Health (HIH) de Bethesda où il s'est penché sur le VIH, une nouveauté fascinante pour les immunologues en ce début de 1983. Ce séjour d'un an au NIH, le Dr Auger n'est pas prêt de l'oublier. "Que c'était excitant! C'est la Mecque de la recherche, l'endroit par excellence où se croisent recherche et clinique", se rappelle-t-il. Époque bénie où les fonds ne manquaient certes pas : sur la foi d'un petit projet de recherche expliqué en quelques lignes gribouillées sur une feuille de papier quadrillé, le Dr Auger a vu en 24 heures une somme de 50 000 $ accordée sans plus de façon! "J'ai assisté à l'âge d'or de la recherche au NIH, soupire-t-il avec un brin de nostalgie. Imaginez : moi, un jeune chercheur, on m'a permis d'organiser un des premiers congrès privés sur le VIH avec un budget illimité! Je croyais rêver."

Mais le Dr Auger, même en appréciant un tel milieu de travail, n'a jamais douté qu'il reviendrait s'installer et travailler au Québec. À Saint-Sacrement, on lui offrait la possibilité de mettre sur pied son propre laboratoire et tant pis si les sommes à sa disposition étaient plus modestes que celles qu'il avait vues défiler aux États-Unis. Son amour pour la langue et la culture française lui aurait aussi interdit de vivre ailleurs. Il professe d'ailleurs un grand attachement à l'AMLFC : "Une association de ce genre est plus que jamais nécessaire, juge-t-il. Il y a une façon de pratiquer la médecine qui est tout à fait spécifique aux racines francophones, qui est la somme d'une longue tradition humaniste représentée aussi bien par Charcot que par le Dr Jean Hamburger. Il ne faut pas oublier nos origines et veiller au contraire à conserver cette médecine bien vivante comme l'AMLFC le fait. Écrire, dire et pratiquer la médecine en français, c'est l'essentiel pour moi", dit-il.

Outre toutes ses activités, le Dr Auger n'hésite pas à participer à des associations professionnelles. Résident, il était le président de l'Association des internes et résidents de Québec. Plus récemment, il a présidé l'Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec. Quant à l'enseignement, le Dr Auger est professeur agrégé au département de chirurgie. Il a publié, au cours des années, 40 articles scientifiques, a participé à la rédaction de 6 chapitres de livres et a présenté 175 communications au Québec, au Canada, en France, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Autriche, en Italie, en Suède, en Tunisie, etc. Voilà qui prouve bien que l'impact du LOEX et de son directeur sur la communauté médicale n'a pas fini de nous impressionner.]