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Parution: mai 1998
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| La présidence du CHUM, un défi de taille pour le Dr Denis Gravel | |
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Le Dr Denis Gravel est chirurgien général au campus Notre-Dame du CHUM. Il est aussi président d'un CMDP. Et pas n'importe lequel, celui du Centre hospitalier de l'Université de Montréal, le plus important CMDP au Canada de par le nombre de médecins qu'il représente. Il s'agit là de tout un défi en cette période où les aspects positifs de la fusion ne sont pas évidents pour tous les acteurs. |
![]() Le Dr Denis Gravel |
"Le CHUM, c'est énorme; il s'agit d'une grande organisation qui en est à un moment important de son existence, affirme le Dr Gravel. Il faut gérer les anciennes cultures des établissements tout en fondant quelque chose de nouveau, le CHUM. Cela suppose de faire appel aux qualités particulières des anciens établissements pour en arriver à un mariage unique, une nouvelle organisation qui réunira ces qualités tout en développant les siennes."
Avouons-le, le défi est de taille. "Nous en sommes encore au début et les règles de formation de l'exécutif sont encore un peu "pavillonnaires"; chaque ancien hôpital est représenté par trois médecins pour qu'un certain équilibre règne parmi les officiers. En tant que président, je me veux représentant d'un consensus parmi nous. Notre but est simple : créer le CHUM et faire prendre conscience à tous de la plus-value que la fusion peut nous apporter", dit le Dr Gravel.
Travailler à la création d'un grand centre hospitalier universitaire est certes exaltant, mais le Dr Gravel demeure conscient que cela ne va pas sans un pincement au coeur pour ceux qui ont l'impression qu'on les a privés de "leur" hôpital, celui qu'ils aimaient tout spécialement et dont ils avaient appris à privilégier les buts. "Le changement ne se fera pas instantanément, admet le Dr Gravel. Il faut que nous arrivions à proposer un projet suffisamment mobilisateur pour que les médecins dépassent les inconvénients premiers de la situation et voient les avantages réels qu'il y a dans la fusion. L'ingrédient indispensable, c'est tout bonnement le temps. Mais le temps est aussi notre ennemi; le CHUM ne prendra pas sa vitesse de croisière avant cinq, dix ans. Or, certains ont investi déjà beaucoup d'énergie dans des projets dont ils perdent maintenant le contrôle. C'est un deuil à faire pour eux. Et puis, pour les médecins les plus âgés, une attente de cinq ou dix ans les mène à la fin de leur carrière. La fusion exige donc de l'abnégation de ceux-là puisque c'est la génération qui les suit qui commencera à bénéficier de la fusion."
Malgré la complexité de la situation, le Dr Gravel ne se laisse pas décourager. Mieux, il ne voudrait pas être ailleurs qu'aux premières loges pour assister à cette transformation. "J'ai toujours cru que les médecins se devaient de participer aux changements de ce genre, juge-t-il. C'est leur implication qui fera en sorte qu'ils auront une place dans l'organisation des soins. Dans une période difficile comme celle que nous traversons, on peut avoir tendance à se replier sur soi-même, sur sa vie personnelle et sur ses tâches quotidiennes. Il y a certainement un bénéfice à très court terme à se couper de la réalité de cette façon. Mais pendant que les médecins s'isolent, d'autres organisent leur travail et c'est inévitablement décevant quand on s'aperçoit qu'on n'a plus la place qu'on aimerait occuper. Pour ma part, je souhaiterais que plus de médecins prennent une part active dans l'organisation médicale. Notre pratique sera ce que nous voudrons qu'elle soit, mais encore faut-il que nous soyons là quand les décisions se prennent."
Pour l'aider dans sa tâche, le Dr Gravel compte sur un solide bagage. Depuis de nombreuses années, il a l'expérience de la gestion et des relations et négociations avec les gestionnaires hospitaliers et universitaires. "Le changement, c'est l'insécurité, résume-t-il. Mes confrères ont fait appel à moi pour ce poste parce qu'ils savaient que, comme les autres membres de l'exécutif, j'étais intéressé et que j'avais l'expérience requise."
S'il y a un mot clé pour décrire le Dr Gravel, peut-être est-ce responsabilité. C'est d'ailleurs le mot qu'il emploie pour expliquer son choix de la médecine : "Je voulais une profession où l'autonomie et le sens des responsabilités seraient à l'honneur, dit-il. Responsabilité envers soi, responsabilité envers les autres également. La question du savoir et de sa transmission m'intéressait aussi."
Avant de faire ses études médicales à l'Université de Montréal, le Dr Gravel a complété un baccalauréat en écologie à l'Université du Québec à Montréal. "Quant à la chirurgie, je trouve aujourd'hui assez amusant de me souvenir que c'était la seule discipline qui ne me tentait pas. J'en avais une image très négative : je voyais les chirurgiens comme des techniciens enfermés dans une salle d'opération et faisant des choses répétitives et ennuyeuses", raconte-t-il. L'externat devait le convertir, avec des expériences heureuses en salle d'opération et auprès de patients venant de subir une intervention. "Avec le temps, j'ai été séduit. J'ai vu dans la chirurgie une façon bien concrète de me servir de toutes mes connaissances, intellectuelles et manuelles, et d'être au coeur de l'action, d'avoir à prendre des décisions importantes."
Pour compléter sa formation, le Dr Gravel est allé à Paris. Pendant 18 mois, il y a étudié la chirurgie digestive et l'endoscopie digestive à l'hôpital Saint-Antoine. "J'ai beaucoup aimé ce séjour, affirme-t-il. C'était très formateur non seulement sur le plan technique et scientifique, mais aussi en ce qui a trait à l'organisation des soins et des services. C'est très différent de notre contexte nord-américain."
Dès 1983, de retour à Montréal, le Dr Gravel se joignait à l'équipe de Notre-Dame. Cet établissement, on peut dire qu'il y est très attaché; après tout, c'est là qu'il est né. Rapidement, il y a participé à l'enseignement pré-gradué à l'externat en chirurgie. Ensuite, on n'a pas tardé à lui demander de s'impliquer dans la gestion hospitalière au département de chirurgie. Du côté universitaire, il a participé à la réalisation de nouveaux stages en chirurgie pour les résidents en médecine familiale. "C'était facile pour moi de travailler avec des externes et des résidents; quelques années seulement nous séparaient et je me sentais encore proche de ce groupe. J'ai beaucoup aimé cela", affirme-t-il.
Par la suite, la part consacrée à la gestion fut encore plus grande. Nommé chef du département de chirurgie de Notre-Dame, le plus important du réseau de l'Université de Montréal au niveau de l'enseignement, il a fait son entrée à l'exécutif du CMDP du même coup. À cela, il ajoutait une participation active au conseil d'administration de l'Association des chirurgiens généraux du Québec et au comité du programme de l'Université de Montréal, comité responsable de l'instauration du nouveau curriculum. À l'Assemblée universitaire, il a également représenté le corps professoral.
Toutes ces facettes d'une carrière riche en diverses responsabilités n'ont jamais éloigné le Dr Gravel de la clinique. Les bonnes relations médecin-patient, le Dr Gravel y croit. Bien sûr, le contact avec une personne anesthésiée est pour le moins limité, mais il y a toutes ces rencontres pré et post-opératoires. "Devoir subir une opération est souvent un moment particulièrement chargé d'émotions pour les gens, constate-t-il. Ils peuvent avoir peur de l'intervention, avoir une image négative de la chirurgie. Pour eux, cela évoque souvent la mutilation, la perte de contrôle sur leur corps et un changement d'image corporelle. Un bon chirurgien, selon moi, n'est pas seulement un habile technicien en salle d'opération, il est aussi celui qui peut accompagner ses patients à cette période de leur vie."
Pour certains, il y a quelque chose de très particulier dans l'acte chirurgical : on va au-delà de l'enveloppe corporelle dans un geste qui n'a pas d'équivalent dans la vie quotidienne. "Procéder à une intervention est évidemment toujours un moment spécial, reconnaît le Dr Gravel, mais cela n'a rien à voir avec les questions que je me posais quand j'étais étudiant et que je me demandais ce qu'on ressentait au moment de couper la peau d'un patient. Maintenant, je peux séparer tout à fait le patient en tant que personne et ses tissus sur lesquels je travaille. Pour ma part, je suis heureux de faire cette distinction. Je vois parfois des résidents absolument bloqués devant l'idée de faire une opération parce qu'ils n'arrivent pas à dissocier le patient et ses organes. Ils s'arrêtent à ce qu'ils considèrent comme de la violence, avec le sang qui jaillit, les incisions."
Cependant, le Dr Gravel ne peut s'empêcher de trouver émouvante la confiance de ceux qui acceptent de se livrer à lui sur une table d'opération, sans vraiment le connaître en fait. "C'est une forme de renoncement, juge-t-il, et une grande responsabilité pour moi que cette confiance."
Le Dr Gravel admet aussi qu'il vit un moment difficile quand, pendant une intervention, il s'aperçoit qu'il ne pourra pas aider son patient. Le stress, bien sûr, est souvent de la partie. "Tous les chirurgiens le connaissent un jour, croit-il. En tant que résident en chirurgie, qui n'a jamais été content de ne pas être le patron face à une situation difficile? Au fil des années, on acquiert de l'assurance, mais cela n'empêche pas les difficultés de se présenter. Quand on pense au patient à qui on devra annoncer à son réveil qu'on n'a pas réussi à régler son problème, on ne peut pas se permettre de douter de ses compétences. Et pour ne pas douter de soi-même, il n'y a qu'une seule solution, c'est de poursuivre sans cesse sa formation. C'est seulement de cette façon qu'on peut s'endormir en paix, en sachant qu'on a fait tout ce qui était possible."
Pour oublier fusion et salle d'opération, le Dr Gravel mise sur une saine distance entre lui et ses tâches. S'il s'y livre pleinement et avec bonheur quand il est sur le terrain, il goûte aussi les plaisirs de la nature, réminiscence de ses études en écologie. Que ce soit en chassant, en pêchant, en faisant des travaux de bricolage à son chalet, il trouve ainsi la détente qui l'aide à affronter ses défis quotidiens.
Sa fille aînée, âgée de 18 ans, et ses jeunes enfants sont aussi une grande source de joie. "Si on ne s'arrête pas pour les voir grandir, le temps s'envole vite, constate-t-il. La qualité du temps n'est pas tout, encore faut-il qu'il y ait une certaine quantité de temps partagé entre nous et nos enfants. Quand mon petit garçon m'appelle Peter Pan, cela me fait plaisir; je le vois comme la preuve que je sais encore jouer et m'amuser avec l'imaginaire."
Peter Pan? Voilà un surnom qui amuserait sans doute les membres du CMDP du CHUM et les collègues du Dr Gravel. Mais pourquoi pas? Si le Dr Gravel n'a pas refusé de grandir comme le petit garçon volant du conte, il n'en reste pas moins qu'il a dû conserver une bonne dose d'enthousiasme pour relever le défi du CMDP du CHUM.]