Le Dr Jean-Claude Fouron
Parution: mars 1998
La cardiologie appliquée aux tout-petits

Intervenir de plus en plus précocement et avec de plus en plus de succès dans la santé cardiaque des enfants à naître, voilà le but du Dr Jean-Claude Fouron, directeur de l'unité de cardiologie foetale de l'hôpital Sainte-Justine.

Comment Jean-Claude Fouron aurait-il pu ne pas s'intéresser à la santé? "Je n'ai pas de mérite, répète-t-il avec autant d'obstination que de modestie, c'est mon père qui m'a montré l'exemple. Si j'avais à invoquer un saint, ce serait lui que je prierais." Ce père, dont on devine sans peine que le Dr Fouron l'a beaucoup aimé et admiré, il était médecin en Haïti, la belle île d'où est originaire le Dr Fouron. "En plus de sa pratique régulière dans une clinique, il avait aussi mis sur pied une clinique pour la population défavorisée, se rappelle-t-il. J'y donnais un coup de main pendant les vacances d'été, tout comme ma mère et mes frères qui sont aussi devenus médecins. Je voyais alors beaucoup d'enfants et c'est sûrement là que j'ai eu la piqûre pour la pédiatrie."


Le Dr Jean-Claude Fouron

Aussitôt inscrit à la faculté de médecine de l'Université d'Haïti, la décision du jeune homme est donc claire : il sera pédiatre. Décision qui ne manque pas de surprendre ses condisciples. Quoi? Le lauréat de la promotion ne brigue pas la place de résident en chirurgie, si prestigieuse parce qu'unique? En fait, Jean-Claude Fouron, avec son amour des petits qui lui fait préférer la pédiatrie à une spécialité plus en vue, fait presque figure d'original.

Pour expliquer son choix de la pédiatrie, le Dr Fouron évoque plusieurs facteurs, dont une espèce de "Sainte Trinité", formée des parents, de l'enfant et du médecin. "Il y a toujours cette dynamique; les parents sont là aussi pour nous aider à sauver leurs enfants, et j'aime cette connivence avec eux, cette complicité, dit-il. Et puis, ce choix est sans doute aussi question de tempérament. Aux plus fonceurs, à ceux qui sont moins patients, d'autres spécialités conviennent mieux. Ajoutons à cela que j'avais déjà l'habitude de travailler avec des enfants grâce à mon expérience à la clinique de mon père."

À la source de son désir de devenir médecin, il y avait aussi bien sûr la volonté d'améliorer le sort des petits Haïtiens, si démunis. Or, Jean-Claude Fouron n'a jamais eu l'occasion de pratiquer en Haïti et de concrétiser son idéal. Il lui en reste une blessure, "un poids, puisque c'est d'abord pour eux que je voulais être pédiatre", dit-il. Sa consolation : espérer que ses recherches rejoignent d'une certaine façon tous les enfants défavorisés du monde.

Pourtant, quand il est parti pour le Québec, en 1960, après avoir entamé sa résidence en pédiatrie à l'Hôpital général de Port-au-Prince, le Dr Fouron croyait bien que son exil ne serait que temporaire, qu'il ne s'éloignerait que pour un an, afin de terminer sa résidence à l'hôpital Sainte-Justine. "Arrivé ici, j'ai commencé à recevoir des lettres de ma mère qui m'écrivait qu'il était préférable que je reste au Québec un an de plus, le temps que le gouvernement Duvalier tombe, raconte le Dr Fouron. J'ai attendu. Finalement, au cours de cette année ma vie a basculé, et je suis resté au Québec."

Au départ, s'il avait choisi le Québec, c'est tout simplement à cause de la langue, bien sûr, et aussi pour la technologie nord-américaine. Trente-sept ans plus tard, le Dr Fouron se félicite encore de son choix. "Comment aurais-je pu vivre ailleurs qu'au Québec? lance-t-il en souriant. Pour avoir voyagé, je trouve que notre système d'éducation comme celui des soins de santé n'a pas son équivalent ailleurs."

De son pays d'adoption et de l'accueil qu'on lui a réservé, le Dr Fouron n'a rien à redire. "Je vais décevoir les amateurs d'anecdotes sur fond de racisme, mais il ne m'est jamais rien arrivé de semblable ici, déclare-t-il. Je ne dis pas que les préjugés n'existaient pas, mais le peu qui a pu m'arriver était plus drôle que dramatique, et jamais je n'ai vécu de véritable rejet. Et puis, en 1960, un résident était pris en charge par son hôpital. Nous logions sur place, nous mangions sur place; nous n'avions à nous préoccuper de rien, sauf de notre formation. Le seul problème que j'aurais pu avoir aurait été mes relations avec les autres résidents. Mais au contraire, il y a des liens de grande amitié qui se sont créés entre eux et moi, et nous avons encore beaucoup de plaisir à nous revoir quand nous nous croisons au hasard d'un congrès."

Quant à ses relations avec les patients, elles ont été tout aussi harmonieuses. "Peut-être à cause de ma profession, suggère-t-il, car je ne sais pas si un chauffeur de taxi, par exemple, est toujours aussi bien traité." Du fond de sa mémoire, le Dr Fouron extrait toutefois une anecdote bien révélatrice du Québec des années 60, encore replié sur lui-même. "Des années plus tard, la mère d'un garçon que j'ai suivi pendant dix-huit ans m'a raconté que j'avais été le premier Noir qu'elle rencontrait de sa vie. Elle a été un peu désarçonnée en me voyant, disons. Elle m'a dit qu'elle avait fermé les yeux en me tendant son bébé et qu'elle s'était dit qu'il fallait qu'elle fasse un acte de foi et qu'elle me le confie", raconte-t-il dans un grand sourire un brin moqueur.

Malgré son arrivée réussie au Québec, le Dr Fouron ne cache pas qu'Haïti lui a manqué et lui manque encore. "Pas les cocotiers ni les plages, nuance-t-il; c'est un ennui très superficiel qui passe vite. Mais le fait de ne pas avoir pu aider Haïti continue à me tourmenter et j'ai la nostalgie de ce rêve que je n'ai pas réalisé : avoir été médecin là-bas. Le plus absurde, c'est que maintenant il serait absolument impossible pour moi de pratiquer à Port-au-Prince; à quoi pourrait bien servir un cardiologue foetal là-bas? C'est quand même fou : plus je me suis perfectionné, plus j'ai avancé dans l'acquisition de connaissances, plus je me suis éloigné de mon rêve et moins j'ai été potentiellement utile à Haïti."

La cardiologie appliquée aux tout-petits, c'est par hasard qu'elle est entrée dans la vie du Dr Fouron pour devenir une de ses passions. "J'étais à la bonne place au bon moment, juge-t-il. En faisant mes stages, on m'a offert de m'initier à la cardiologie. Au début, je me disais que cela me serait plus ou moins utile à mon retour en Haïti et qu'en plus cela retarderait mon départ. Mais, au même moment, je fréquentais une bien jolie infirmière de Sainte-Justine et j'étais bien tenté de rester." Le coeur a tranché pour le Dr Fouron, qui a épousé sa belle infirmière et a complété sa résidence en cardiologie avant d'entamer un fellow en recherche en cardiologie pédiatrique en 1964 grâce à une bourse de la fondation Biermans.

En 1965, il persévérait en se rendant à New York pour y étudier sous la direction du Dr A. M. Rudolph au Albert Einstein Medicine College. "La chance de ma vie, résume-t-il, et cela grâce aux bons conseils de gens qui m'ont incité à partir, comme le Dr Jean Millot, maintenant décédé. Grâce aussi à la Fondation canadienne des maladies du coeur qui m'a accordé une bourse, sans laquelle je n'aurais pas pu aller aux États-Unis."

De son directeur, le Dr Rudolph, le Dr Fouron garde un souvenir très vif et admiratif : "C'est en travaillant avec lui que je me suis orienté vers la période pré et périnatale en cardiologie. Il a beaucoup fait pour la cardiologie foetale expérimentale et les bases de nos connaissances physiologiques sur le foetus sont en grande partie le fruit de ses travaux."

Le Dr Rudolph devait d'ailleurs entraîner - involontairement - le Dr Fouron dans une équipée assez inusitée : la traversée des États-Unis en voiture. En effet, alors que le Dr Fouron travaillait avec lui à New York, on lui proposa de se joindre au Cardiovascular Research Institute de San Francisco. Le Dr Rudolph offrit à ses fellows la possibilité de le suivre là-bas. Proposition acceptée par le Dr Fouron, bien sûr. "Un voyage de quinze jours, inoubliable, se souvient-il avec enthousiasme. Mon épouse était alors enceinte, mais nous faisions du camping en nous émerveillant des paysages que nous découvrions."

Une fois que le Dr Fouron a été de retour au Québec, en 1967, c'est le Dr Réginald Nadeau qui lui a donné un coup de pouce, dont il se souvient encore. "Il m'a offert un bout de banc dans son laboratoire de physiologie de l'hôpital du Sacré-Coeur et je ne peux pas oublier cela", dit-il d'un ton convaincu. Parallèlement à ses débuts dans la recherche, le Dr Fouron commençait aussi sa pratique clinique. C'est à Maisonneuve-Rosemont qu'il devait d'abord travailler, à la demande du Dr Raymond Chicoine. Pour lui aussi, il a beaucoup de reconnaissance, pour lui avoir permis de débuter dans le milieu hospitalier.

En 1970, trois ans plus tard, le Dr Fouron commençait à pratiquer à l'hôpital Sainte-Justine. Il y a occupé le poste de chef du service de cardiologie de 1987 à 1996 et y a participé à plusieurs comités, tout comme à l'Université de Montréal où il est maintenant professeur titulaire et directeur du programme de cardiologie pédiatrique.

Pendant cette longue carrière, le Dr Fouron n'a pas chômé, tant au niveau de ses activités cliniques que de la recherche. "J'ai toujours tenu à faire de la recherche expérimentale et de la recherche clinique, dit-il. Je n'aurais pas pu me contenter de faire des travaux en laboratoire, j'avais trop besoin du contact avec les gens."

L'arrivée des ultrasons a transformé la carrière du Dr Fouron. "J'ai vécu leur arrivée, se souvient-il. Avec eux, j'ai pu faire un travail de pionnier en les appliquant à la recherche expérimentale et chez l'humain comme méthode d'investigation. Il n'y avait rien d'écrit là-dessus." À l'heure actuelle, le Dr Fouron se penche sur le dépistage par les ultrasons des problèmes cardiaques chez le foetus (malformations, arythmie et insuffisance circulatoire placentaire), qui permet d'intervenir avant que le foetus ne soit en détresse.

La recherche, c'est encore et toujours un des grands centres d'intérêt du Dr Fouron. Les années n'ont en rien entamé son enthousiasme. Par contre, il s'inquiète lorsqu'il constate les difficultés auxquelles se heurtent les jeunes scientifiques. "Presque le tiers de notre temps est consacré à la recherche de fonds et c'est pénible, soupire-t-il. Moi, j'ai eu la très grande chance de ne jamais en manquer. Je n'ai plus à m'inquiéter pour ma carrière, qui est presque finie, mais je me demande bien ce que feront les jeunes qui veulent faire de la recherche. Comment peuvent-ils être attirés par une voie qui est faite presqu'exclusivement d'embûches? Il n'y a pas d'argent pour eux et c'est dramatique."

La recherche, le Dr Fouron la perçoit comme un devoir moral qu'ont les membres d'une société favorisée. "J'ai toujours été soutenu dans mon travail par mon désir de faire en sorte que la recherche transcende les frontières, que mes recherches à Montréal soient utiles ailleurs aussi. Moi qui ai la chance de travailler dans un milieu exceptionnel, je crois que j'ai l'obligation d'en faire un peu plus et surtout de ne pas tomber dans la routine. J'ai eu des possibilités merveilleuses ici; à moi d'en faire profiter les autres maintenant", dit-il.

Le Dr Fouron puise aussi sa détermination dans la volonté d'aider ses jeunes patients et leurs parents. "J'ai pour eux une admiration sans réserve, confie-t-il. Je suis père moi-même et j'imagine la souffrance qu'ils éprouvent devant la maladie de leur enfant. Au contact de ces parents, j'ai appris beaucoup. Ils nous rappellent l'importance de la sensibilité, de la relation entre eux et nous. Parce que dans le fond, sur quoi est basée la confiance que nous accordent les parents? C'est un cadeau qu'ils nous font; alors qu'ils ne nous connaissent pas, qu'est-ce qui leur garantit que nous aiderons efficacement leur enfant? Ainsi, quand ils me donnent des photographies de leur enfant une fois qu'il est tiré d'affaire, quand ils me disent que je suis comme un membre de leur famille, je suis tellement content!" conclut-il.

Signalons en terminant que le Dr Fouron est l'auteur de 141 publications dans des revues scientifiques, de 9 volumes et chapitres de livres, de 177 présentations scientifiques ici et à l'étranger ainsi que de multiples conférences.]